Capitolo 9

Chapitre 9

Les patterns.

Le mot tourna dans le crâne de Kael, vide de sens pendant une seconde, puis se chargea d’une horreur nouvelle, plus froide, plus profonde que tout ce qu’il avait vu. Ce n’était pas de l’énergie qu’on siphonnait. C’était… eux. Leur essence. Leur façon de penser, de réagir, peut-être même de se souvenir. Téléchargés. Stockés. Comme des données.

Il fixait les deux formes sous les dômes. Lui. Elle. Les copies. Leurs visages étaient les siens, ceux de Seren, mais lavés de toute tension, de toute histoire. Des coquilles parfaites et vides, attendant d’être… quoi ? Réactivées ? Utilisées ? Son estomac se serra, un nœud de nausée pure.

« Des répliques somatiques, » murmura Seren à côté de lui. Sa voix était plate, analytique, mais il y percevait une fissure, un tremblement contenu. « Le clonage était interdit par les Accords Post-Guerre. Trop instable, trop de risques de dérive. Mais ça… » Elle s’approcha du lit de la copie féminine, sans toucher le dôme de verre. « Ce n’est pas un clone. C’est plus rapide. Une croissance accélérée en cuve, à partir d’un échantillon de base. Puis l’implantation du pattern neural. »

Elle se tourna vers lui, et dans ses yeux gris, Kael vit la même conclusion atroce se former. « Les vaccins. Les injections de routine. Ils ne prélevaient pas juste des marqueurs pour la compatibilité. Ils prenaient un blueprint génétique complet. Une copie de sauvegarde. »

Le bourdonnement de la salle sembla s’amplifier, devenir la voix même du système, un ronronnement satisfait de machine qui fonctionnait parfaitement. Kael leva les yeux vers les rangées sans fin. Des centaines de paires. Chaque « sélectionné réussi » du Dôme, chaque couple déclaré compatible et envoyé dans les prétendues « enclaves de bonheur »… ils finissaient ici. Leurs corps originaux, drainés jusqu’à la mort par le Projet Équinoxe pour produire le Lumen. Et leurs copies, leurs doubles vides, servaient de… de quoi ? De réceptacles ? De banque de données vivantes ?

« Pourquoi ? » souffla-t-il. La question était trop vaste, trop lourde.

« Pour la paix. »

La voix ne venait ni de lui ni de Seren. Elle était calme, claire, et résonnait avec une autorité familière dans l’immensité laiteuse du champ.

Ils se retournèrent d’un même mouvement.

Elle se tenait à l’entrée de l’allée, flanquée de deux gardes en armure légère, leurs visages masqués par des casques au fini mat. Elle portait une tunique simple, couleur ivoire, qui contrastait avec la sévérité de son chignon gris. Maren Solé. Elle n’avait pas l’air pressée. Elle les observait comme un curateur observerait des spécimens intéressants dans une vitrine.

« La paix a un prix, Kael Duren. Un prix que très peu sont prêts à comprendre, et encore moins à payer. »

Seren se plaça instinctivement entre Maren et Kael, son corps devenant une barrière maigre mais farouche. « Le prix, c’est de réduire des êtres humains à l’état de piles ? À l’état de… de fichiers de sauvegarde ? » Sa voix craquait de rage contenue.

Maren avança d’un pas, ses escorteurs restant en arrière. Son regard parcourut les lits environnants avec une expression qui n’était ni de la fierté ni du remords. De la responsabilité. Une responsabilité terrible et assumée.

« La Guerre des Genres, » commença-t-elle, comme on récite un fait historique incontestable, « a failli éteindre l’étincelle humaine. Cinquante millions de morts. Une haine si viscérale, si encodée dans nos peurs les plus primitives, qu’aucun traité, aucune frontière ne pouvait la contenir durablement. Nous avons créé Sierra. Nous avons instauré la sélection, pensant que l’amour, ou du moins l’attirance, pourrait être un pont. Nous avions tort. »

Elle s’arrêta à quelques mètres d’eux, son regard se posant sur la copie de Kael. « Le pont était en nous. Dans notre chimie. Le Lumen-7, extrait du liquide céphalo-rachidien lors d’une synchronisation neurale profonde – celle qui se produit entre deux esprits parfaitement compatibles. Une substance capable de supprimer l’agressivité liée aux marqueurs génétiques du sexe opposé. Une hormone de paix. Littéralement. »

Kael revit les graphiques de Lira, les pics d’énergie. Ce n’était pas de l’électricité. C’était ça. Du Lumen. Produit par la souffrance et la mort lente de deux personnes branchées l’une à l’autre.

« Mais une fois traitée, diffusée dans les réseaux d’eau, dans les systèmes de ventilation des villes du Nord et du Sud… elle agit. Elle émousse les angles de la peur. Elle permet la coexistence. La paix que vous connaissez depuis dix ans n’est pas naturelle. Elle est chimique. Et elle nécessite une production constante. »

« Alors vous les tuez, » lança Seren, les poings serrés. « Vous les utilisez et vous les jetez. Comme des piles usagées. »

Maren tourna enfin son regard vers elle. Il y avait une lueur d’intérêt, presque de respect. « Votre sœur, Elara Vael. Neuro-architecte brillante. Son pattern de compatibilité avec son partenaire était d’une pureté rare. Leur rendement en Lumen a permis de stabiliser le secteur Sud-Est pendant dix-huit mois. Sa contribution à la paix a été… exceptionnelle. »

Le visage de Seren se décomposa. La colère se mua en une douleur si brute que Kael en eut le souffle coupé. Elle vacilla. Il avança une main pour la soutenir, mais elle se raidit, refusant le contact, refusant de faiblir devant cette femme.

« Vous… vous osez… »

« J’ose dire la vérité, » coupa Maren, implacable. « La vérité que vous cherchiez. La voici. Le crime est réel. Il est monstrueux. Je le vis chaque jour. Mais demandez-vous ceci : que se passe-t-il si nous arrêtons ? » Son regard balaya la forêt de lits. « La production de Lumen cesse. En six mois, les réserves sont épuisées. Les vieux démons se réveillent. La méfiance, la peur, la haine. Et la guerre reprend. Une guerre qui, cette fois, avec les armes qui ont proliféré pendant cette trêve, anéantira tout. Préférez-vous cela ? Un massacre généralisé plutôt que le sacrifice… ciblé… de quelques-uns pour le plus grand nombre ? »

Le dilemme tomba dans le silence entre eux, aussi lourd que le dôme lui-même. Kael sentit la logique perverse s’insinuer en lui, cherchant une prise. Le calcul était simple, atrocement simple. Des milliers contre des millions. Une équation de boucher.

« Et eux ? » dit-il d’une voix rauque, en désignant les copies. « Pourquoi faire des copies ? Si les originaux meurent pour produire votre… votre potion de paix… à quoi servent-ils ? »

Pour la première fois, une ombre passa sur le visage lisse de Maren. Une lassitude profonde. « La paix n’est qu’un premier pas, Kael. La survie de l’espèce en est un autre. La Guerre des Genres, les maladies, les stérilités massives qu’elle a engendrées… la population humaine est en chute libre. Les naissances naturelles entre un homme et une femme sont devenues rares, souvent non viables. Les banques de gamètes traditionnelles sont corrompues, porteuses des mêmes marqueurs de conflit. »

Elle s’approcha du dôme abritant la copie de Seren. « Ces répliques sont stables, neutres. Leurs patterns neuraux, une fois épurés des traumatismes, des peurs, des préjugés, constituent une banque de… de templates de conscience. Compatibles. Sains. Quand le temps sera venu, quand nous aurons trouvé un moyen de découpler la production de Lumen de la mort du donneur, ou quand une nouvelle génération, née sous l’influence du Lumen, sera prête… ces réceptacles pourront être réveillés. Une société neuve, sans la malédiction de la haine originelle. C’est l’Équinoxe. La fin d’un cycle de ténèbres. Le début d’un autre. »

C’était trop. La vision était trop vaste, trop glaciale. Kael recula d’un pas, heurtant presque le lit derrière lui. Ils n’étaient pas face à un simple bourreau, mais face à une architecte de l’apocalypse et de la renaissance, une déesse qui jouait avec le destin de l’humanité sur une échelle de siècles.

« Vous êtes folle, » murmura Seren, mais son accusation sonnait faible, étouffée par l’ampleur monstrueuse de la révélation.

« Non, » répondit Maren avec douceur. « Je suis lucide. Et je vous offre un choix. Le même que j’ai offert à Torin Ash il y a des années, après qu’il a découvert une partie de la vérité. »

Le nom fit sursauter Kael. *Torin.*

Un homme plus âgé, en blouse de laboratoire, sortit de l’ombre derrière les gardes. Il tenait une tablette luminescente. Le Dr. Thorne.

« Vous avez une compatibilité synaptique de 41%, » dit Thorne, consultant sa tablette. Sa voix était douce, usée. « Insuffisante pour une moisson efficace de Lumen. Mais vos patterns neuraux bruts… particulièrement celui de Mademoiselle Vael… présentent des singularités fascinantes. Une résilience, une capacité de déduction non linéaire. Des traits précieux pour la banque. »

Maren reprit la parole. « Le choix est le suivant. Vous pouvez refuser. Dans ce cas, vous serez placés en stase, ici même. Vos corps originaux seront maintenus en vie, mais inconscients, pendant que nous étudierons et copierons vos patterns dans des réceptacles neufs. Un processus… long. Indolore, mais irréversible. Vous ne vous réveillerez jamais. »

Elle marqua une pause, laissant la menace se déposer.

« Ou, » continua-t-elle, « vous pouvez accepter. Intégrer l’équipe du Dr. Thorne. Utiliser votre esprit, votre… expérience unique de la réalité du système, pour nous aider à l’améliorer. Trouver des moyens de réduire la souffrance. De rendre le processus plus efficace, peut-être un jour de s’en passer. Torin Ash a fait ce choix. Il surveille le Dôme, identifie les candidats dont les patterns pourraient être précieux, ou… dont la curiosité pourrait devenir dangereuse. Il gère les déviants. Comme il a tenté de vous gérer. »

La trahison de Torin prit un nouveau sens, plus amer, plus complexe. Il ne les avait pas sauvés par bonté. Il les avait mis en sécurité pour évaluation. Il avait peut-être même orchestré leur fuite jusqu’ici, pour les placer devant ce choix, devant Maren.

« Travailler pour vous ? » cracha Seren. « Après ce que vous avez fait à ma sœur ? »

« Votre sœur a sauvé des millions de vies, » répéta Maren, inébranlable. « Son sacrifice a un sens. Donnez un sens au vôtre. Aidez-nous à faire en sorte que le sacrifice de ceux qui viendront après soit moindre. Ou disparaissez dans le silence, une simple ligne de code dans notre archive. »

Elle les regarda tour à tour. « Vous avez une heure. Les gardes vous conduiront à une antichambre. Discutez. Débattrez. Mais sachez ceci : il n’y a pas de troisième option. Fuir ? Où iriez-vous ? Le monde extérieur vit dans la paix que ce lieu produit. Le révéler, c’est condamner ce monde à la guerre. Vous porteriez ce poids ? »

Sur un signe de sa main, les deux gardes s’avancèrent, non pas menaçants, mais fermes. Ils indiquèrent une autre allée, menant vers une porte discrète dans la paroi courbe du dôme.

Kael jeta un dernier regard aux copies. Eux, et elles. Silencieuses. Paisibles. Une version de lui-même qui n’aurait jamais à faire ce choix. Une version qui ne saurait jamais.

Poussé par une pression légère sur son épaule, il se mit en marche, Seren à ses côtés, leurs pas feutrés se noyant dans le bourdonnement éternel du champ, ce chant funèbre de la paix.