La porte dans la paroi courbe du dôme n’était pas une porte, mais un sas. Un cercle parfait de métal lisse qui s’effaça sans un bruit, aspirant avec lui un pan de l’odeur écœurante du Lumen. L’air qui en jaillit était différent : stérile, filtré, avec une pointe d’ozone froid. Celui des laboratoires de confinement de haut niveau.
Les gardes ne les poussèrent pas. Ils se contentèrent de se poster de part et d’autre de l’ouverture, immobiles comme des statues dans leur armure matte. Une invitation silencieuse, plus menaçante qu’une menace.
Kael franchit le seuil, Seren sur ses talons. Le sas se referma derrière eux avec un *chunk* étouffé, coupant net le bourdonnement du champ. Le silence qui suivit fut presque physique, un poids sur les tympans. Ils se trouvaient dans un couloir incurvé, aux murs blancs et luisants, éclairé par une lumière froide et uniforme qui ne projetait aucune ombre. Il n’y avait pas de fenêtres, pas d’écrans, rien qui puisse distraire du chemin unique qui s’ouvrait devant eux.
« C’est l’arrière de la scène, » murmura Seren, son regard balayant les joints parfaits entre les panneaux muraux. « L’endroit où les machinistes préparent les marionnettes. »
Ils marchèrent. Leurs pas, feutrés sur le sol antidérapant, étaient les seuls sons. Kael sentait le regard de Seren, pesant, chargé de toutes les questions qu’ils n’osaient pas poser à voix haute. *Des copies. Pourquoi ?* La réponse de Maren Solé flottait dans l’air, inachevée, monstrueuse. *Pour la paix.*
Le couloir déboucha sur une salle qui n’avait rien de clinique. C’était un bureau, vaste, mais d’une austérité monacale. Un immense viewport occupait le mur courbe, offrant une vue plongeante et silencieuse sur le champ qu’ils venaient de quitter. De cette hauteur, la forêt de lits ressemblait à un champ de fleurs blanches géométriques, baignant dans une lumière d’aube perpétuelle. C’était étrangement beau. D’une beauté qui glaçait le sang.
Maren Solé se tenait devant la baie, les mains jointes dans le dos, contemplant son œuvre. Elle se retourna à leur entrée. Son visage était calme, presque serein. Elle ne souriait pas. Elle les étudia, comme un médecin examine des radiographies.
« Asseyez-vous, » dit-elle, d’une voix qui n’était ni douce ni dure. Simple. Factuelle.
Deux sièges en composite, dépouillés, faisaient face à un large bureau nu, sans écran, sans paperasse. Kael hésita, un réflexe de fauve refusant la cage. Seren, elle, s’assit avec une raideur contrôlée, le dos droit, les mains posées à plat sur ses cuisses. Kael l’imita.
Maren ne reprit pas sa place derrière le bureau. Elle resta debout, dominant la vue, son profil se découpant sur le panorama morbide.
« Vous avez vu le cœur de Sierra, » commença-t-elle, sans préambule. « La plupart de nos résidents ne le verront jamais. Ils vivent leur vie dans les niveaux supérieurs, avec leurs jardins, leurs divertissements, leurs simulacres de normalité. Ils croient au rituel. Ils croient à la sélection pour le bien commun. Et ils ont raison d’y croire. C’est ce qui les garde en vie. »
« En vie ? » La voix de Kael était plus rauque qu’il ne l’aurait voulu. « Vous appelez ça être en vie ? » Son menton désignait le champ, là-bas.
Maren tourna lentement la tête vers lui. Son regard était dépourvu de colère. De pitié, aussi. « Non, Kael Duren. J’appelle ça être utile. Une utilité qui dépasse de très, très loin la valeur d’une vie individuelle. » Elle fit quelques pas, ses yeux passant de Kael à Seren. « Vous pensez avoir découvert un crime. Je comprends. C’est la réaction prévisible, primitive. L’horreur face à l’inconnu, face à ce qui défie vos petites notions de moralité conçues pour une époque révolue. »
Seren ne bougea pas, mais Kael sentit l’énergie qui émanait d’elle, tendue comme un filin d’acier. « Ma sœur, » dit-elle, et ces deux mots étaient une accusation, un couteau nu. « Elara Vael. Où est-elle ? »
Maren Solé ne cligna même pas des yeux. « Sujet 4417-S. Neuvième rangée, secteur Delta. Rendement bio-électrique stable à soixante-dix-huit pour cent depuis trente mois. Son pattern neural a été l’un des plus stables que nous ayons jamais enregistrés. Une perte tragique pour la neuro-architecture. Un gain inestimable pour la stabilité du réseau. »
Le visage de Seren devint d’une pâleur de cire. Ses doigts s’enfoncèrent dans la matière de son pantalon. Kael vit le muscle de sa mâchoire se contracter, encore et encore, comme si elle mâchait du verre.
« Vous… vous l’avez tuée, » souffla Seren.
« Nous avons préservé son essence, » corrigea Maren, implacable. « Son corps originel a cessé de fonctionner il y a vingt mois. Usure standard du système nerveux sous charge Équinoxe. Le pattern, lui, est intact. Stocké. Utilisé. »
Une porte latérale s’ouvrit. Un homme en blouse blanche entra, portant une tablette luminescente. Il avait le regard vif, derrière des lunettes, et une manière de marcher rapide, saccadée. Il s’arrêta à côté de Maren, lui jetant un coup d’œil presque interrogateur.
« Docteur Thorne, » présenta Maren. « Notre architecte en chef. C’est lui qui a perfectionné le transfert de pattern neural. »
Le Dr. Thorne ajusta ses lunettes, son regard papillonnant entre les deux prisonniers. « Fascinant, » lança-t-il, et sa voix était aiguë, enthousiaste, déplacée. « Votre profil, à tous les deux. La réaction dans le Dôme… les lectures étaient chaotiques, mais d’une intensité rare. Une compatibilité synaptique de quarante et un pour cent seulement, mais une résonance émotionnelle brute… extraordinaire. » Il tapota sa tablette. « Nous n’avions jamais observé ça. C’est pour cela que le Protocole Oméga a été envisagé. Vous étiez une variable imprévisible. »
« Pourquoi les copies ? » coupa Kael, refusant de se laisser entraîner dans le jargon. Il pointa un doigt tremblant vers la vue. « À quoi servent-ils ? Ce ne sont pas… ce ne sont pas des réserves, si ? »
Maren et Thorne échangèrent un regard. Ce fut Maren qui répondit, d’une voix qui, pour la première fois, laissa percer une lassitude infinie, usée jusqu’à la corde.
« La Guerre des Genres, Kael, n’était pas une guerre politique. C’était une maladie. Une fièvre génétique. Nous l’avons découvert trop tard. Les marqueurs d’agressivité sexuée, les prédispositions à la méfiance, à la violence envers le genre opposé… ils n’étaient pas culturels. Ils étaient codés. Profondément. »
Elle s’approcha enfin du bureau, y posant le bout de ses doigts.
« Le Lumen-7, que nous extrayons via le Projet Équinoxe, est un régulateur épigénétique. Il supprime l’expression de ces marqueurs. Il calme la fièvre. Il est diffusé dans l’air, dans l’eau de tout Sierra, et exporté sous forme concentrée vers le Nord et le Sud. C’est le ciment de notre paix fragile. Sans lui, les vieux démons se réveillent en une génération. »
Son regard se fit plus intense, perçant.
« Mais le Lumen n’est qu’un calmant. Un traitement symptomatique. Les copies… » Elle marqua une pause, cherchant ses mots. « Les copies sont le vaccin. »
Le Dr. Thorne ne put contenir son excitation. Il fit glisser une série d’images sur sa tablette et les projeta dans l’air entre eux. Des schémas de double hélice, des cartes neurales complexes. « Le pattern neural n’est pas qu’une mémoire, » expliqua-t-il. « C’est une architecture. Une façon de traiter le monde. En implantant les patterns des individus les plus stables, les plus *équilibrés* dans des réceptacles neufs, nous créons une… une banque de semences comportementales. En cas de rupture, de nouvelle flambée, ces unités peuvent être activées, déployées. Elles incarnent la paix. Littéralement. Elles sont programmées pour elle. »
Le vertige qui s’empara de Kael cette fois n’avait rien de physique. C’était un effondrement intérieur, un abîme qui s’ouvrait sous chaque certitude. Ce n’était pas un crime de cupidité. C’était un crime de raison. Froid, calculé, horriblement logique.
« Vous fabriquez des êtres humains… » murmura Seren, son analyse glaciale brisée par un dégoût viscéral. « Vous les fabriquez pour qu’ils pensent comme vous le voulez. Ce n’est pas un vaccin. C’est un esclavage. Une extermination de la volonté. »
« C’est la préservation de l’espèce ! » s’exclama Thorne, son visage s’empourprant soudain. « Regardez l’histoire ! Regardez ce que la volonté libre, l’agressivité libre, a produit ! Des montagnes de cadavres ! Ici, nous avons trouvé un moyen de transcender la malédiction de notre propre génome ! »
Maren leva une main, calmant d’un geste la ferveur du scientifique. Ses yeux, toujours fixés sur Kael et Seren, étaient d’une tristesse profonde, ancienne.
« Je ne vous demande pas d’approuver. Je vous demande de comprendre la nécessité. Le monde dehors croit à la sélection, à la reproduction contrôlée pour une paix sociale. C’est un mensonge utile, un conte qui les maintient dociles. La vérité… la vérité est trop lourde à porter pour une civilisation encore convalescente. Elle la briserait. »
Elle se pencha légèrement, posant ses deux mains à plat sur le bureau.
« Vous avez maintenant cette vérité. Vous la portez. Et vous avez un choix. »
Le silence revint, plus lourd que jamais. Le bourdonnement du champ, si lointain, leur parvenait comme un murmure à travers le viewport.
« Quel choix ? » demanda Kael, bien qu’il en redoute déjà la teneur.
« Le premier, » dit Maren, « est l’effacement. Une procédure neuro-chirurgicale ciblée. Les souvenirs de ces dernières heures seront dissous. Vous retournerez au processus de sélection, avec des paramètres… ajustés. Vous aurez une vie ici, dans les niveaux supérieurs. Une vie normale, ou ce qui en tient lieu. Vous serez utiles à la société d’une manière plus conventionnelle. »
« Et le second ? » demanda Seren, sa voix un fil de rasoir.
Maren se redressa. Son regard ne flancha pas.
« Le second, c’est de rejoindre le Projet Équinoxe. Pas comme donneurs. Comme participants conscients. Votre résonance, bien que faible en compatibilité, présente une signature émotionnelle unique. Instable, mais puissante. Le Dr. Thorne pense qu’elle pourrait être modélisée, stabilisée. Vous pourriez contribuer à la prochaine génération de patterns. Vos copies serviraient de prototypes pour une nouvelle approche de la régulation pacifique. »
Elle laissa les mots flotter dans l’air, leur monstruosité pleinement exposée.
« Vous seriez conscients, au début. Pour calibrer le transfert. Puis… vous rejoindriez le champ. Votre conscience originelle serait préservée dans le pattern. Une immortalité au service de la paix. »
Kael sentit un rire hystérique lui brûler la gorge. Il le refoula. Ce n’était pas une blague. C’était l’offre la plus sincère, la plus terrible qu’il avait jamais entendue.
« Et si nous refusons les deux ? » dit Seren.
Pour la première fois, une lueur dure, métallique, traversa le calme de Maren Solé. « Alors vous confirmez que vous êtes une variable incontrôlable. Une menace pour l’équilibre que des milliers de vies sacrifiées ont construit. Le Protocole Oméga sera appliqué. Non pas l’élimination, non. Ce serait un gaspillage. Vous serez placés de force dans le circuit Équinoxe. Votre énergie sera utilisée jusqu’à la dernière étincelle. Et vos corps, une fois vides, serviront de base à de nouvelles répliques. Rien ne se perd. »
Elle avait dit cela sans élever la voix. C’était pire.
« Vous avez une heure, » conclut-elle, en se détournant pour regarder à nouveau son champ, son jardin de paix silencieuse. « Le Dr. Thorne vous conduira à une salle de réflexion. Pensez. Pesez le poids de vos consciences individuelles contre le poids de la civilisation. »
Le scientifique fit un geste nerveux vers la porte latérale. Les gardes, à l’entrée, se raidirent imperceptiblement.
Kael se leva, les jambes molles. Seren fit de même, sa posture toujours droite, mais il vit la manière dont elle serrait les poings, les jointures blanches.
Ils étaient passés de la fuite au piège. Et le pire, le poison absolu qui coulait maintenant dans ses veines, c’était que dans l’horreur de la logique de Maren Solé, il y avait une parcelle de… compréhension.
C’était cela, le vrai champ de bataille. Pas la jungle, pas les conduits. C’était là, dans son esprit, face à cette équation impossible où chaque solution était une forme de mort.