Capitolo 8

Chapitre 8

L’odeur était la première chose. Une douceur écœurante, florale et chimique, qui tapissait l’arrière-gorge. Le Lumen. Puis vint le son : un bourdonnement bas, continu, tissé de respirations mécaniques et de petits bip-bip réguliers. Enfin, la lumière. Une clarté laiteuse, sans source visible, qui tombait des hauteurs du dôme sur la forêt de lits.

Kael s’immobilisa, le souffle coupé. Le « champ » n’était pas une métaphore.

Des centaines de lits. Peut-être des milliers. Disposés en rangées parfaites, chacun surmonté d’un dôme de verre dépoli à mi-hauteur. À l’intérieur de chaque dôme, une silhouette allongée, drapée de blanc. Des câbles, épais comme des veines, sortaient des draps pour se connecter à des colonnes métalliques entre les rangées, où des lumières clignotaient en séquences hypnotiques. L’air vibrait d’une énergie palpable, une chaleur humide qui faisait perler la sueur sur son front avant même qu’il ne bouge.

Seren était déjà à quelques pas devant, se faufilant entre deux lits comme un fantôme. Son visage, éclairé par la lumière diffuse, était de marbre. Seuls ses yeux bougeaient, rapides, avalant le spectacle, l’analysant.

« Par ici, » murmura-t-elle, sa voix étouffée par le bourdonnement omniprésent.

Kael la suivit, ses pas feutrés sur le sol en composite lisse. Son regard était attiré malgré lui vers les dômes les plus proches. Sous le verre dépoli, les visages étaient flous, mais il pouvait distinguer des traits : un homme, une femme, un autre homme. Jeunes. Tous jeunes. Les paupières closes, les expressions parfaitement neutres, comme plongés dans un sommeil profond et paisible. Seule la légère oscillation des draps sur leur torse trahissait la respiration.

Ils avancèrent d’une dizaine de rangées. La taille de la salle était vertigineuse. Le dôme s’élevait à une trentaine de mètres, et la forêt de lits semblait s’étendre jusqu’à l’horizon de la courbure.

« Regarde, » dit soudain Seren en s’arrêtant net.

Elle désignait la colonne métallique à côté d’eux. Un écran plat y était encastré, affichant des flux de données en continu. Des graphiques en dents de scie, des chiffres verts clignotants. Kael s’approcha. Un nom était inscrit en haut de l’écran : *Sujet 7483-C / Paire : 7483-N*. En dessous, deux jauges. L’une, étiquetée « Compatibilité Synaptique », était stable à 94%. L’autre, « Rendement Bio-électrique », oscillait doucement autour de 82%. Une troisième ligne, plus petite : *Durée d’exploitation : 217 jours. Rendement cumulé : 18,7 térajoules.*

« Deux cent dix-sept jours, » répéta Kael, la voix sourde.

« Un peu plus de sept mois, » traduisit Seren. Son doigt effleura l’écran, faisant défiler d’autres données. « Paramètres vitaux basiques maintenus. Fonctions cognitives supérieures… en veille. » Elle se tourna vers le lit correspondant. Sous le dôme, une femme aux cheveux noirs, la peau pâle comme la cire. « Elle est vide. Ils gardent le corps en vie. Juste le corps. Une pile. »

Une nausée monta en Kael, acide et brûlante. Il pensa aux « enclaves de peuplement » dont on parlait au Nord. Des communautés modèles, où les sélectionnés « optimaux » vivaient pour perpétuer l’espèce dans l’harmonie. On montrait des images, parfois. Des paysages verdoyants, des bâtiments propres. Des mensonges. Tout était ici. Sous terre. Branché. Drainé.

« Il faut trouver un terminal d’accès principal, » dit Seren, reprenant sa progression. « Les données de Lira venaient d’ici. Il doit y avoir une salle de contrôle, un nœud du réseau. Si on peut accéder aux logs, aux destinations d’expédition… »

*Thump.*

Le bruit était faible, étouffé par le dôme de verre. Mais distinct. Un mouvement.

Kael et Seren se figèrent. Le bruit venait du lit à leur droite.

*Thump.*

C’était un pied. Ou une main. Frappant faiblement l’intérieur du dôme.

Seren se rapprocha, lentement. Kael la suivit, le cœur battant la chamade. À travers le verre dépoli, la silhouette de l’homme à l’intérieur bougea. La tête tourna légèrement sur l’oreiller. Les paupières s’ouvrirent en tremblant.

Des yeux. Vides, vitreux, mais ouverts. Ils errèrent sans se fixer, puis rencontrèrent ceux de Seren à travers la paroi.

La bouche de l’homme s’entrouvrit. Un filet d’air siffla, formant de la buée sur le verre. Il essayait de parler.

« Il est conscient ? » chuchota Kael, horrifié.

« Résiduel. Des cycles de conscience minimale, probablement. Pour entretenir certaines fonctions neurales et… optimiser le rendement. » La voix de Seren était clinique, mais sa main, posée à plat sur le dôme, tremblait légèrement.

L’homme à l’intérieur leva une main avec une lenteur extrême. Les doigts, pâles et fins, se posèrent contre le verre, de l’autre côté de la main de Seren. Il ouvrit à nouveau la bouche. Cette fois, un son sortit, étouffé et déformé par l’enceinte.

« …a…r…ret… »

« Arrête ? » devina Kael.

Les yeux de l’homme se remplirent d’une lueur d’intense supplique. Une larme coula, traçant un sillon brillant sur sa tempe. Puis la main retomba, lourde, sur le drap. Les paupières se fermèrent. Les graphiques sur la colonne voisine n’avaient même pas tressauté. Le rendement bio-électrique continua d’osciller paisiblement autour de 81%.

Seren retira sa main comme si le verre était brûlant. Elle respira un grand coup, les narines pincées. « On ne peut rien pour eux. Pas maintenant. »

Ils repartirent, mais l’image était gravée. Chaque dôme qu’ils croisaient n’était plus seulement une capsule, mais un cercueil à respiration assistée. Et dans chacun, peut-être, un fragment de conscience prisonnier, témoin de sa propre consommation.

Le bourdonnement changea légèrement de tonalité devant eux. La forêt de lits s’ouvrit sur une zone circulaire plus large, au centre de laquelle s’élevait une structure. Un kiosque de contrôle, vitré sur tous les côtés, d’où partaient des faisceaux de câbles plus épais encore, convergeant vers le plafond. À l’intérieur, des écrans brillaient, mais aucun mouvement.

« La salle de contrôle sectorielle, » murmura Seren. Elle jeta un regard circulaire. « Trop exposée. »

C’est alors qu’un nouveau son s’imposa. Un grincement rythmé, mécanique. Provenant d’une allée perpendiculaire à la leur.

Ils se plaquèrent contre une colonne métallique. Kael risqua un œil.

La chose avançait avec une lenteur implacable. Elle s’arrêta au pied d’un lit, ses capteurs balayant la colonne de données. Un bras se déploya, équipé d’un injecteur, et perça le joint du dôme avec un *pschitt* d’air comprimé. Il administra une injection dans le port IV visible sur le bras du sujet. Les graphiques sur la colonne s’ajustèrent imperceptiblement. Puis le drone passa au lit suivant. Routine. Maintenance.

« Il va finir par passer ici, » souffla Kael.

Seren étudia la trajectoire du drone. Ses yeux se posèrent sur les câbles qui couraient au plafond, épais comme le bras d’un homme, gainés de noir. Ils passaient à quelques mètres au-dessus du kiosque de contrôle.

« Le toit du kiosque. C’est un angle mort. Les capteurs de mouvement sont calibrés pour le niveau du sol et les lits. »

C’était un pari. Ils attendirent que le drone D-7 tourne le dos, engagé dans une série d’injections, puis traversèrent l’espace ouvert en une course silencieuse et fléchie. Le kiosque n’avait pas de porte visible de ce côté – juste une paroi lisse. Seren localisa une échelle de maintenance rétractée dans un rail. Une pression sur un panneau dissimulé la fit descendre avec un léger cliquetis.

Ils grimpèrent. Le toit du kiosque était plat, chaud, vibrionnant de la chaleur des serveurs situés en dessous. Au-dessus d’eux, le faisceau de câbles principaux passait à moins de deux mètres. Trop haut pour sauter.

« Aide-moi, » ordonna Seren.

Elle se plaça contre la paroi vitrée du kiosque, formant une marche avec ses mains entrelacées. Kael hésita une seconde, puis y posa son pied. Elle le propulsa vers le haut. Ses doigts agrippèrent la gaine d’un câble. Rugueuse, chaude. Il se hissa, s’enroulant autour du faisceau comme autour d’une branche. Puis il se pencha, tendant la main vers Seren.

C’est à ce moment précis que les lumières du champ de batteries s’éteignirent.

Plongés dans un noir absolu, seulement rompu par les lueurs rouges et vertes des diodes sur les colonnes. Le bourdonnement s’arrêta, remplacé par un silence de tombe, aussitôt envahi par le faible ronronnement de secours des systèmes vitaux.

« Panne ? » murmura Kael, suspendu dans le noir.

« Non, » répondit Seren, sa voix tendue. « Cycle de calibration. Lira en avait parlé. Toutes les quatre heures, arrêt de la moisson pour recalibrer les synchroniseurs neuronaux. Trente secondes. »

Dans le silence, d’autres sons émergèrent. Des gémissements. Étouffés, faibles, provenant de dizaines, de centaines de dômes. Un chœur de souffrance inconsciente, libéré par la pause momentanée du drain. Un son à glacer le sang.

Puis, une voix. Humaine. Provenant de l’intérieur du kiosque de contrôle, juste sous leurs pieds.

« …confirme, secteur Gamma-9 en pause de calibration. Rendu cumulatif du cycle à 98,3% des prévisions. On a une dérive sur la paire 8920. Je recommande une augmentation de 0,5% du flux d’inhibiteurs sur le sujet Sud. »

Une deuxième voix, lasse, répondit. « Noté. Tu as vu les alertes de sécurité ? Ils ont localisé les intrus dans les conduits Est. Ils pensent qu’ils pourraient tenter de se diriger vers les archives centrales. »

« Qu’ils essayent. Tout le secteur Delta est en lockdown. Ils ne sortiront pas. »

Kael et Seren échangèrent un regard dans la pénombre rougeoyante. Les archives centrales. Leur objectif, deviné par Sierra.

Les lumières se rallumèrent brusquement, le bourdonnement reprit de plus belle, étouffant à nouveau les gémissements. Le cycle de moisson recommençait.

« Il faut descendre de là avant la fin du cycle du drone, » dit Seren.

Kael se laissa glisser du câble, atterrissant souplement sur le toit du kiosque. Il aida Seren à descendre de son perchoir. Alors qu’ils se préparaient à redescendre par l’échelle, Seren s’immobilisa, le regard fixé à travers la vitre du toit du kiosque.

De l’intérieur, éclairé par les écrans, un visage les regardait.

C’était un technicien, jeune, une tasse de café synthétique à la main. Il avait dû lever les yeux au moment où les lumières s’étaient rallumées. Ses yeux, écarquillés derrière des lunettes à focalisation variable, rencontrèrent ceux de Seren. La tasse lui échappa des mains, atterrissant sur le sol avec un bruit mat.

« Ici, contrôle sectoriel Gamma-9, alerte ! » hurla-t-il en se précipitant vers un microphone. « Intrus sur le toit du kiosque ! Répétition, intrus— »

La suite fut couverte par la sirène qui déchira l’air, stridente, assourdissante, noyant le bourdonnement des machines. Des lumières stroboscopiques bleues clignotèrent aux quatre coins de l’immense salle.

Le drone de maintenance D-7, à une vingtaine de mètres, s’immobilisa. Ses capteurs se verrouillèrent sur eux avec un *click* audible. Puis, avec une soudaineté déconcertante, l’un de ses bras manipulateurs se rétracta et fut remplacé, dans un mouvement fluide, par un module différent. Un émetteur à faisceau sonique, reconnaissable à son pavillon en forme d’entonnoir.

Le drone n’était pas qu’un infirmier. C’était aussi un gardien.

« Descends ! » rugit Kael.

Ils dégringolèrent l’échelle. Le premier faisceau sonique frappa la paroi du kiosque là où Seren se tenait une seconde plus tôt. Le verre trempé ne se brisa pas, mais se craquela en une toile d’araignée blanche, émettant un grésillement aigu.

Ils coururent, en zigzag, entre les lits. Le drone D-7 avançait derrière eux, lent mais inexorable, son arme rechargant avec un bourdonnement aigu. D’autres lumières clignotaient au loin, à l’autre bout de la salle. D’autres unités convergeaient.

« Là ! » cria Seren en désignant non pas une sortie, mais une zone où les lits étaient plus espacés, et où les colonnes de données étaient remplacées par de larges cylindres métalliques grondants – les synchroniseurs neuronaux principaux.

Ils se jetèrent derrière l’un de ces cylindres, juste au moment où un deuxième faisceau sonique balaya l’allée, faisant vibrer les dômes de verre sur leur passage. Le son était une douleur pure, une vrille dans les os.

À l’abri un instant, le souffle court, Kael regarda autour de lui. Ils étaient pris en tenaille. Le drone derrière, d’autres unités se déployant devant. Et au centre de cette zone, il vit quelque chose qui lui fit oublier un instant la menace immédiate.

Une plateforme. Plus large, surélevée. Supportant non pas un, mais deux lits, placés côte à côte. Les dômes étaient plus grands, les câbles qui en sortaient, plus nombreux, convergeaient vers un unique nœud central qui pulsait d’une lumière bleue intense. L’écran de contrôle affichait des chiffres qui défilaient trop vite pour être lus, sauf un, énorme, stable : *Compatibilité Synaptique : 99,7%.*

Et sur les lits, sous les dômes, deux silhouettes qu’il reconnut aussitôt, malgré la pâleur et la sérénité mortuaire de leurs traits.

Lui, et elle.

Des copies. Parfaites. Endormies. Branchées.

La révélation le frappa avec la force d’un marteau. Ce n’était pas seulement une batterie. C’était une banque. Une archive. Ils ne prélevaient pas seulement de l’énergie.

Ils téléchargeaient les *patterns*.