Le cliquetis métallique battait comme un métronome de mort. Il résonnait dans le conduit, amplifié par la cage de béton et d'acier, se rapprochant avec une régularité glaciale. Chaque *clac-clac-clac* marquait un pas de plus vers leur position.
Kael se raidit, les muscles noués, prêt à bondir. Seren posa une main sur son avant-bras. Pas pour le retenir. Pour le caler. Sa paume dégageait une fermeté froide, minérale. Ses yeux, dans la lueur bleutée du panneau de contrôle mourant, brillaient comme deux éclats de silex.
« Ne bouge pas, » murmura-t-elle, sa voix réduite à un fil d'air.
Le vieil homme – le gardien, le prisonnier, le dieu enchaîné – leva un doigt squelettique vers le conduit d'où ils étaient arrivés. « Ils scannent les mouvements. La chaleur. Le rythme cardiaque. » Sa voix sortit en râle usé. « L'immobilité… les déroute. Un instant. »
Kael retint son souffle. Le cliquetis s’arrêta.
Un silence absolu tomba, plus terrifiant que le bruit. Un silence écoutant, scrutant. Kael sentit le sang battre à ses tempes, un tambour affolé dont il ne doutait pas que les capteurs pouvaient percevoir chaque pulsation. Dans le coin de son œil, il vit Seren fermer les paupières, ralentissant délibérément sa respiration. Un exercice de contrôle. Elle se muait en rocher, en souche froide.
*Clac.*
Un seul son, à quelques mètres seulement, de l’autre côté de la paroi de câbles qui masquait l’entrée de la niche. Une patte testant le métal.
Le vieil homme ne tourna même pas la tête. Ses doigts tremblants survolèrent le clavier holographique éteint. « Ils ont mon signal, » chuchota-t-il. « La batterie qui faiblit. Ils viennent pour la maintenance. Ou pour le recyclage. »
« Recyclage ? » souffla Kael.
Ezra eut un rictus qui découvrit des gencives pâles. « La matière organique est précieuse. Les cendres fertilisent les serres hydroponiques de la zone résidentielle. Rien ne se perd. » Son regard se posa sur la marque à la nuque de Kael, invisible mais palpable. « Vous… vous êtes encore frais. Pleins de jus. Ils ne vous élimineront pas. Ils vous ramèneront au Dôme. Pour la moisson. »
Le cliquetis reprit, plus lent, plus méthodique. Une patte gratta le métal, cherchant une prise. Ils étaient de l’autre côté du rideau de câbles.
Seren ouvrit les yeux. Son regard croisa celui de Kael. Aucun plan. Juste une compréhension primitive, animale. *Piégés.*
C’est alors qu’Ezra bougea. Avec une soudaineté qui arracha un hoquet à Kael, le vieil homme se pencha en avant et frappa de son poing décharné le centre du panneau de contrôle éteint. Le coup fut faible, mais précis. Un *clic* mécanique, sec, retentit dans la paroi.
Dans la niche, une lumière rougeoyante s’alluma au plafond, basse, sinistre. Une alarme silencieuse.
À l’extérieur, le cliquetis s’emballa. *Clac-clac-clac-CLAC !* Un bourdonnement aigu de moteurs sursollicités. Puis un craquement métallique, un grincement de torsion.
« Le sas de décontamination du conduit secondaire, » expliqua Ezra, retombant en arrière, épuisé par l’effort. « Je l’ai verrouillé en mode défaillance. Il va se comprimer de façon aléatoire pendant trente secondes. Ça les… distraira. »
Des impacts sourds résonnèrent, suivis du crissement strident de griffes d’acier raclant du métal. Les chiens mécaniques étaient pris dans le piège.
« Trente secondes, » répéta Seren, déjà en mouvement. Elle se faufila vers l'arrière de la niche, là où l'ombre s'épaississait jusqu'au noir absolu. « Il doit y avoir un autre accès. Une sortie de maintenance pour lui. » Elle désigna Ezra du menton.
Kael la suivit, le cœur battant la chamade. Derrière eux, les bruits de lutte dans le conduit continuaient, ponctués par le gémissement hydraulique du sas qui se contractait et se détendait de façon erratique.
Au fond de la niche, derrière la couche de poussière et de fils déconnectés, Kael trouva une autre trappe. Plus petite, carrée. Verrouillée par une molette manuelle rouillée. Il s’y attaqua, les doigts glissant sur le métal froid. La rouille céda avec un grincement atroce.
« Plus vite, » murmura Seren, les yeux rivés sur l’entrée masquée par les câbles. Le vacarme diminuait. Les chiens se libéraient.
La molette tourna enfin. Kael tira. La trappe s’ouvrit sur un puits vertical étroit, d’où montait une odeur de terre humide et de moisi, différente de l’air stérile du complexe. Un conduit d’évacuation des eaux usées, peut-être. Ou un ancien passage oublié.
« Ezra, » appela Seren en se retournant. « Venez. »
Le vieil homme était affalé contre son siège, un sourire étrange aux lèvres. Il secoua lentement la tête. « Non. Ma batterie est liée à ce siège. Aux inducteurs dans le sol. Si je m’éloigne de plus de deux mètres… le flux s’effondre. Les systèmes de détection d’Équinoxe verront la chute. Ils enverront bien plus que des chiens. »
« Vous allez mourir ici ! » siffla Kael.
« Je suis mort il y a vingt ans, garçon. » Ses yeux bleus pâles brillèrent d’une lueur d’une clarté terrible. « Je suis l’âme damnée qui maintient l’enfer en marche. Ma seule rédemption… c’est de vous laisser porter la vérité. Allez. »
Un dernier craquement métallique, définitif, retentit du conduit. Puis un silence de mort.
Les chiens étaient libres.
Seren jeta un dernier regard à Ezra. Il y avait dans ses yeux non pas de la pitié, mais une reconnaissance farouche, une dette contractée. Elle hocha la tête, une fois. Puis elle se glissa dans le puits, disparaissant dans le noir.
Kael hésita une seconde de trop. Il vit Ezra fermer les yeux, comme pour une prière ou un sommeil. Il vit les premiers reflets de métre polis apparaître entre les câbles, froids et impersonnels.
Il se laissa tomber dans le puits.
La chute fut courte, moins de trois mètres. Il atterrit dans une flaque d'eau stagnante et froide qui lui monta jusqu'aux chevilles. L'obscurité l'engloutit, écrasante. Une main agrippa la sienne dans le noir. Seren.
« Par ici, » dit sa voix, un guide dans les ténèbres. « Il y a un courant d’air. »
Ils avancèrent à tâtons, courbés en deux dans un tunnel circulaire en béton fissuré. L’eau clapotait à leurs pas. Kael entendit, très loin au-dessus, un grognement mécanique étouffé, puis un crépitement électrique. Un cri ? Un signal ? Impossible à dire.
Ils marchèrent pendant ce qui sembla une éternité, guidés par le faible filet d'air frais et le bruit de l'eau qui s'écoulait quelque part devant. La puanteur se posait sur eux, fade, organique, moins chimique que celle des égouts de Sierra. Plus ancienne.
Finalement, une lueur apparut. Pas la lumière bleutée des néons, mais une lumière grise, diffuse, tamisée. Elle filtrait à travers une grille rouillée, à hauteur d’homme.
Kael s’en approcha, écartant des toiles d’araignée épaisses comme des voiles. Au-delà de la grille…
Ce lieu n'avait rien de la jungle.
Une caverne s'ouvrait devant eux. Immense. Le plafond, naturel, s'élevait à une vingtaine de mètres, percé de stalactites. Mais le sol avait été aplani, bétonné. Et sur cette surface, s'étendaient des rangées. Des rangées interminables de lits métalliques, simples, nus.
Sur chaque lit, un corps.
Des centaines. Peut-être des milliers. Hommes et femmes, allongés sur le dos, le visage paisible sous la lumière froide de lampes suspendues. Ils étaient reliés par un réseau de câbles et de tubes transparents qui convergeaient vers des colonnes centrales pulsant d’une faible lumière ambrée. L’air était saturé d’un bourdonnement bas, continu, le son d’une énergie en circulation. Et d’une autre odeur, subtile, sucrée et métallique : l’odeur du Lumen, le fluide nutritif et conducteur qu’on leur injectait pendant les sélections.
Kael sentit ses jambes flageoler. Ce n’était pas une salle de contrôle. C’était une ferme. Une grange humaine.
« Les enclaves de retraite… » murmura Seren, son visage collé à la grille, déformé par les mailles de fer. Sa voix était plate, vidée de toute émotion, comme si le choc avait dépassé sa capacité à ressentir. « Les sélectionnés à compatibilité optimale. Ceux qui ‘partent pour une vie de paix’. »
Elle avait cherché sa sœur ici. Dans un cauchemar de batteries vivantes.
Son regard parcourut les rangées, cherchant un visage familier parmi cette mer de dormeurs. Kael suivit son regard. Les visages étaient jeunes, pour la plupart. Beaux même. Aucune marque de souffrance. Juste un sommeil profond, éternel. Des câbles fins, terminés par des interfaces en acier, étaient branchés à la base de leur crâne, exactement à l’emplacement de la marque qu’il portait, lui. Leurs poitrines se soulevaient lentement, régulièrement, alimentées par des respirateurs automatiques. Des poches de Lumen clair pendaient à chaque lit, se vidant goutte à goutte dans leurs veines.
« Ils les maintiennent en vie, » dit Kael, horrifié. « Juste assez pour… »
« Pour produire, » acheva Seren. « La compatibilité optimale crée un circuit bio-électrique parfait. Une paire génère une énergie exponentielle. Ils ne les drainent pas jusqu’à la mort sèche, comme Elara. Ils les mettent en circuit. En série. Pour une production stable. » Elle se tourna vers lui, et dans ses yeux gris, Kael vit enfin craquer la glace. Une fêlure de douleur pure, brute. « Elle n’est pas morte dans une explosion d’énergie. Elle a été branchée. Endormie. Et elle est peut-être encore là. Quelque part dans cette… cette réserve. »
Un mouvement attira son attention, au fond de la caverne. Une silhouette se déplaçait entre les rangées, vêtue d’une combinaison d’entretien beige. Un technicien. Il s’arrêta près d’un lit, vérifia une lecture sur un tablette, ajusta le débit d’une poche de Lumen avec une indifférence professionnelle. Il tapota l’épaule du dormeur – une femme aux cheveux roux – comme on tapote le capot d’une machine qui fonctionne bien.
La nausée monta dans la gorge de Kael, acide et brûlante. Ce n’était plus de la révolte. C’était un vertige existentiel. Tout ce qu’il était, tout ce qu’on lui avait dit, la paix fragile, la nécessité du sacrifice… tout reposait sur cette horreur silencieuse et industrielle.
Le technicien leva la tête, comme s’il avait senti un regard. Ses yeux balayèrent la paroi de la caverne, passant sur la grille derrière laquelle ils se tenaient cachés dans l’ombre.
Kael retint son souffle. Seren se figea.
L’homme haussa les épaules, puis repartit de son pas nonchalant, disparaissant entre les rangées.
« On ne peut pas rester ici, » chuchota Kael, mais les mots lui parvenaient étouffés, lointains.
« Non, » acquiesça Seren. Sa voix avait retrouvé un semblant de fermeté, forgée dans la fournaise de l’horreur. « Mais maintenant, nous savons. Nous savons ce qu’il faut détruire. »
Elle recula du regard, cherchant autour de la grille. Elle trouva ce qu’elle cherchait : de vieux boulons rouillés fixant la grille au béton. Elle sortit sa lame de carbone-tungstène.
« On ne va pas les libérer ? » demanda Kael, la gorge serrée.
Seren se mit au travail sur le premier boulon, ses mains tremblant légèrement. « Libérer comment ? » demanda-t-elle, sans lever les yeux. « En débranchant des milliers de personnes maintenues en vie par des machines ? La plupart seraient mortes en minutes. Et cela déclencherait une alerte massive. » Le premier boulon céda avec un grincement. « Non. La destruction doit être plus haute. Plus radicale. Il faut couper la tête. Détruire le Projet Équinoxe à la source. »
« La source ? »
Elle leva enfin les yeux vers lui. Dans la pénombre du tunnel, son regard était d’une détermination absolue, effrayante. « La salle de contrôle centrale. Le cœur de la grille. Là où Maren Solé trône. Et pour y aller… » Elle se tourna vers l’immense caverne, vers cette mer de corps endormis. « … il faut traverser la réserve. C’est le chemin le plus direct. Et le moins surveillé. Personne ne surveille le bétail qui dort. »
Le dernier boulon céda. La grille, rouillée et lourde, pivota lentement vers l’intérieur avec un gémissement de métal fatigué.
Une bouffée d’air chaud, chargé de l’odeur sucrée du Lumen et du bourdonnement bas des machines, s’engouffra dans le tunnel.
Devant eux s’étendait l’océan des dormeurs. Le champ de batteries humaines.
Seren passa la première, se faufilant entre deux lits, son ombre se découpant sur les draps blancs. Kael inspira un grand coup, l’air empoisonné de vérité lui brûlant les poumons. Puis il la suivit, pénétrant dans le ventre du monstre.