Capitolo 6

Chapitre 6

Le courant d’air était froid. Une brise fantôme qui sentait le métal oxydé et l’ozone statique, une odeur de cave technique oubliée. Elle sortait d’une fine fissure à la jointure de la paroi rocheuse et du sol, là où la mousse ne poussait pas.

« C’est un conduit, » murmura Seren, ses doigts explorant la fissure. Ses ongles, courts et pratiques, trouvèrent prise sur un bord anormalement droit. « Pas naturel. C’est une plaque de revêtement. Rouillée. »

Kael s'agenouilla à côté d'elle, l'oreille tendue. Le sifflement se maintenait, ténu mais constant. Derrière, le bourdonnement du drone de reconnaissance avait disparu, absorbé par le lourd silence de la jungle. Un silence pire que le bruit. Un silence qui écoutait.

« On entre ? » demanda-t-il, la voix rauque.

Seren ne répondit pas tout de suite. Son regard fit le tour de la petite clairière, du surplomb de racines qui les avait cachés, de la rivière opaque qui coulait à quelques mètres. Ses yeux, ces yeux gris qui semblaient tout calculer, se posèrent enfin sur lui. Il y lut la même équation désespérée que dans sa propre tête. Devant : Sierra, ses drones, ses chasseurs. Derrière : l'inconnu, peut-être un piège, peut-être une issue. Mais un inconnu qui, pour la première fois, échappait à leur contrôle explicite.

« Nous n'avons pas le choix, » dit-elle finalement. Une constatation, pas une décision. Elle se mit à gratter la mousse et la terre meuble autour de la fissure avec les mains. Kael l'imita. La terre, froide et humide, collait aux doigts comme une pâte dense. Sous une fine couche d'humus, leurs ongles rencontrèrent du métal lisse, peint d'un gris terne qui se desquamait en écailles de rouille orange.

Une trappe circulaire d'environ soixante centimètres de diamètre gisait presque entièrement enterrée dans le sol. Sans poignée, son joint de scellement dégradé en constituait l'unique point faible. Kael chercha des yeux un outil, une pierre. Seren sortit de nouveau le fin scanner métallique de sa poche. Elle en fit glisser une extrémité, révélant une lame fine et noire, non métallique, qui ne reflétait aucune lumière.

« Carbone-tungstène, » dit-elle en réponse à son regard. « Pour les situations de confinement. »

Elle inséra la lame dans le joint, à un endroit où la rouille avait rongé le métal en profondeur. Un grincement étouffé, un craquement sec. Elle fit levier. Le métal gémit, puis céda avec un *pop* sonore qui leur parut assourdissant dans le silence de la jungle. La trappe bascula vers l'intérieur, révélant un trou noir d'où s'échappait une bouffée d'air encore plus froide et plus chargée en odeurs de machine.

Un escalier en colimaçon, étroit et raide, descendait dans les ténèbres. Les marches étaient en treillis métallique, rouillées par endroits. Des câbles épais, recouverts d’une gaine noire craquelée, couraient le long de la paroi incurvée.

Ils descendirent. Le treillis métallique vibrait sous leurs pas, chaque résonance se propageant dans le tube comme un battement de cœur de ferraille. Au bout d’une vingtaine de marches, la lumière du jour disparut, avalée par le coude de l’escalier. L’obscurité fut totale, épaisse, palpable. Kael entendit le léger clic du scanner de Seren s’activant en mode torche. Un faisceau de lumière bleu froid perça les ténèbres, balayant les parois suintantes d’humidité, les câbles, les toiles d’araignées épaisses et poussiéreuses qui pendaient comme des rideaux de fantômes.

L'air changea. L'humidité tropicale fit place à une fraîcheur sèche et stagnante. L'odeur de moisi et de rouille dominait, mais en dessous, Kael pouvait encore sentir le parfum chimique des fluides de refroidissement, du plastique vieilli. Cette senteur appartenait aux sous-sols du Nord, aux usines de recyclage. Une odeur de machine qui rêvait encore.

L’escalier déboucha sur une galerie horizontale, plus large, au plafond voûté. Des conduites d’eau et de gaz, étiquetées avec des codes effacés par le temps, couraient le long des murs. Des panneaux de commande aux écrans éteints, aux boutons jaunis, étaient scellés à intervalles réguliers. La poussière recouvrait tout, sauf une étroite bande au centre du sol, comme si quelquún l’avait régulièrement foulée.

« C’est vieux, » murmura Kael. Sa voix résonna faiblement dans le couloir, étouffée par la poussière et l’immobilité.

« Très vieux, » confirma Seren, son faisceau éclairant une date gravée sur un conduit : *2098*. Plus d’un demi-siècle. « Un secteur de maintenance abandonné. Probablement désaffecté lors de la dernière expansion de Sierra. Ils l’ont scellé et… oublié. »

L'idée que quelque chose puisse être *oublié* dans Sierra, cette entité omnisciente et contrôlante, avait quelque chose d'incongru et de terriblement séduisant à la fois. Un angle mort. Une faille dans le système parfait.

Ils suivirent le couloir, leurs pas soulevant de petits nuages de poussière qui dansaient dans le faisceau de la lampe. Un silence différent régnait, rien à voir avec celui de la jungle. Ici pesait le silence de la mort technique, du courant coupé, des ventilateurs à l'arrêt. Seul le lointain écho d'égouttement d'eau filtrait parfois.

Le couloir bifurqua, puis bifurqua encore. Un dédale. Seren marqua les intersections de petites rayures sur les parois avec sa lame, des marques discrètes. Ils passèrent devant des portes scellées, des salles de serveurs aux voyants morts, des ateliers où des outils rouillés gisaient encore sur des établis, comme si les ouvriers étaient partis en pause et n’étaient jamais revenus.

C’est alors qu’ils entendirent la musique.

Ténue, distante, déformée par la distance et la réverbération des conduits. Une mélodie ancienne, mécanique, pleine de grésillements et de sauts. Un air de jazz aux cuivres étouffés.

Ils se figèrent. Kael sentit les poils de sa nuque se hérisser. Seren éteignit d’un geste vif la lampe du scanner. L’obscurité les engloutit, absolue. La musique continua, fantomatique, semblant venir de partout et de nulle part.

« C’est… un enregistrement ? » chuchota Kael.

« La qualité est trop mauvaise pour être une diffusion active, » murmura Seren, sa voix tendue. « C’est un lecteur physique. Une boucle. »

Guidés par le son, ils avancèrent à tâtons dans le noir, les mains contre les parois froides. La musique grandit, se précisa. Elle venait d’un embranchement secondaire, derrière une lourde porte métallique qui bâillait entrouverte de quelques centimètres. Une lueur chaude et vacillante filtrait par l’interstice, projetant une bande de lumière orangée sur le sol poussiéreux.

Kael poussa doucement la porte. Elle grinça sur ses gonds rouillés.

La pièce ressemblait à une caverne de technologie obsolète. Des étagères métalliques ployaient sous le poids de bobines de données, de lecteurs à bandes magnétiques aux cadrans analogiques, d'écrans cathodiques bombés. Des câbles serpentinaient en grappes du plafond bas. Au centre, un vieux fauteuil de bureau au cuir craquelé faisait face à un poste de travail composite, fait de pièces détachées de différentes époques soudées ensemble. Sur l'un des écrans, une visualisation en wireframe d'un circuit tournait lentement. Sur un autre, défilaient des lignes de code dans un langage archaïque.

Et sur un vieux phonographe à pavillon, une plaque de vinyle usée tournait, l’aiguille crissant dans ses sillons, libérant cette musique éraillée.

Dans le fauteuil, tournant le dos à la porte, une silhouette s'affaissait, inerte.

« Vous avez fait du bruit en descendant, » dit une voix râpeuse, lente, sans se retourner. La voix semblait sortir de la poussière elle-même. « Les vibrations dans le treillis. Comme un tambour. »

La silhouette pivota lentement sur le fauteuil. Le bandeau lumineux sur son front éclaira un visage parcheminé, creusé de rides profondes, aux yeux d’un bleu pâle, presque laiteux, qui clignèrent faiblement dans la lumière de la lampe à huile posée sur le bureau. Darius Vane les dévisagea l’un après l’autre, sans surprise apparente, comme s’il recevait des visiteurs tous les jours.

« Des fugitifs, » constata-t-il, son regard s’attardant sur leurs combinaisons grises, sales et déchirées. « Du dernier lot, je suppose. Ils en perdent un ou deux par cycle. Mais personne ne descend jamais ici. »

Seren avait légèrement reculé, une main près de la poche où elle rangeait sa lame. « Qui êtes-vous ? »

« Le gardien, » répondit l’homme avec un haussement d’épaule qui fit craquer le cuir de sa veste. « L’archiviste. Le fantôme. Appelez-moi Darius. Personne ne m’appelle plus depuis longtemps, de toute façon. » Son regard laiteux se posa sur Kael, puis se fixa sur sa nuque, comme s’il pouvait voir à travers les cheveux et la saleté. « Vous avez la marque. La petite spirale qui démange. »

Kael sentit un frisson lui parcourir l’échine. « Vous savez ce que c’est ? »

Darius émit un son qui pouvait être un rire ou une quinte de toux. « Je sais ce que ça *devait* représenter. Un identifiant biométrique. Un suivi médical. Le Projet Harmonie, ils appelaient ça. Pour assurer la compatibilité génétique parfaite. » Il secoua la tête lentement, avec une lassitude infinie. « Une belle histoire. »

« Et ce n’est pas la vraie ? » demanda Seren, sa voix aussi coupante que sa lame.

Darius se leva avec lenteur, semblant se déplier articulation par articulation. Sa silhouette dépassait ce que sa posture assise avait laissé deviner, mais les épaules restaient courbées vers l'avant. Il s'approcha d'une étagère, caressa du doigt la tranche poussiéreuse d'une bobine de données. « La vraie histoire est dans les interstices. Dans les conduits désaffectés. Dans les logs système qu'on ne supprime jamais vraiment, qu'on enterre. » Il se tourna vers eux, son bandeau lumineau dessinant des ombres profondes sur son visage. « Vous savez ce qu'est le Projet Équinoxe, j'imagine. Sinon vous ne seriez pas ici. Vous seriez en train de faire des bébés parfaits dans le Dôme, ou vous seriez déjà morts. »

Le mot *Équinoxe* résonna dans la pièce comme une cloche fêlée. Kael vit Seren se raidir.

« Nous savons que c’est une batterie, » dit Kael. « Qu’ils drainent l’énergie des paires compatibles. »

Darius hocha la tête, un mouvement lent et pesant. « Oui. La batterie. La ponction bio-électrique. C’est la machine. Mais une machine a un but. » Il s’approcha de son poste de travail, fit glisser ses doigts osseux sur un clavier rétroéclairé de vert. Un écran cathodique s’alluma avec un bourdonnement, affichant des schémas de flux énergétiques complexes, bien plus détaillés que ceux que Lira leur avait montrés. Les lignes de force ne convergeaient pas vers un stockage ou une distribution interne à Sierra.

Elles convergeaient vers un point de transfert unique, désigné par un code : **THS-ARC-PRIME**.

« Tharsis, » souffla Seren, ses yeux écarquillés fixés sur l’écran. « Les Archives Cryogéniques. »

« Pas exactement, » corrigea Darius. Sa voix avait glissé vers un murmure confidentiel, presque respectueux. « Les Archives sont la façade. Le vestibule. » Il tapota l'écran du doigt, sur le sigle. « Le flux ne va pas *vers* les archives. Il est *puisé depuis* les archives. Depuis ce qui y est stocké. »

Le silence qui suivit ne fut brisé que par le crépitement du vinyle et le bourdonnement de l’écran. Kael sentit la pièce se resserrer autour de lui.

« Puiser depuis… quoi ? » demanda-t-il, mais une partie de lui craignait déjà la réponse.

Darius le regarda, et pour la première fois, une lueur d’une émotion autre que la lassitude passa dans ses yeux laiteux. De la pitié. « Vous pensez qu’ils tuent les compatibles, n’est-ce pas ? Qu’ils les drainent jusqu’à la mort et jettent les corps. » Il secoua la tête. « Ce serait presque… charitable. Non. La mort est une perte d’efficacité. Une singularité bio-électrique à son pic de cohérence, générée par la résonance neuronale de deux être parfaitement accordés… c’est une ressource trop précieuse pour la gaspiller. »

Il fit glisser une autre image sur l'écran. Ce n'était pas un schéma, mais une image de surveillance, floue, en noir et blanc. Elle montrait une salle blanche, stérile. Au centre, deux silhouettes gisaient allongées sur des tables, connectées par un réseau de filaments lumineux à un dôme de cristal central. Leurs corps demeuraient immobiles, parfaitement préservés. Leurs yeux restaient ouverts, vitreux, fixant le vide.

« Ils ne les tuent pas, » dit Darius, chaque mot tombant comme une goutte d’eau glaciale. « Ils les *stabilisent*. Le processus Équinoxe verrouille leur système nerveux dans un état de résonance permanente. Une boucle de feedback parfaite. Ils deviennent des piles. Des piles conscientes. Leur énergie bio-électrique, leur potentiel de pensée, de sentiment, de *vie*, est canalisé, amplifié, et expédié vers Tharsis. Pour alimenter… autre chose. »

L’image changea, montrant le dôme de cristal de plus près. À l’intérieur, baignant dans une lueur bleutée, flottait quelque chose qui ressemblait à un cerveau humain, mais agrandi, complexifié, traversé de filaments de lumière dorée. Des centaines, des milliers de filaments convergeaient vers lui depuis les parois du dôme.

« Le Prime, » murmura Darius. « C’est le but. Le réceptacle. Le cerveau collectif. Nourri par l’énergie synaptique de toutes les paires compatibles qui ont jamais passé le seuil de Sierra. Chaque pensée étouffée, chaque émotion volée, chaque étincelle de conscience capturée… va l’alimenter. Le faire grandir. Le faire… penser. »

Seren avait porté une main à sa bouche. Sous le choc, le sang avait quitté son visage, le laissant livide comme de la cire. « Elara… » Le nom fut un souffle brisé.

« Elle n’est pas morte, » dit Darius, doucement, cruellement. « Elle est devenue une pile. Une batterie éternelle pour un dieu en construction. Et vous, » son regard laiteux se posa sur Kael, puis sur la nuque de Seren, « avec vos marques jumelles, votre compatibilité latente… vous n’étiez pas en fuite. Vous étiez en test de terrain. Pour voir si votre connexion, dans le stress, dans la peur, dans la survie, générait un rendement encore plus élevé. Vous êtes le prochain carburant. »

La cage, ici, s'étendait plus large, plus ancienne, et infiniment plus horrible.

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Le sol sembla se dérober sous Kael. Les murs de la pièce, chargés de technologie morte, se rapprochèrent. La musique de jazz grésillante prit soudain un ton moqueur, sinistre. Ils n'avaient pas échappé à Sierra. Ils n'avaient fait que descendre d'un étage dans son laboratoire. Et la cage, ici, s'étendait plus large, plus ancienne, et infiniment plus horrible.

Le bandeau lumineux de Darius clignota faiblement. L’homme leva la tête, comme s’il écoutait un son inaudible pour eux.

« Ils savent que vous êtes ici, maintenant, » dit-il, sans inflection. « La perturbation dans le réseau dormant. Ils ont localisé la faille. » Il se dirigea vers un panneau mural, déplaça une pile de bobines pour révéler une petite trappe métallique, rouillée elle aussi. « Ce conduit mène aux égouts primaires. Ils débouchent à cinq kilomètres en aval de la rivière. C’est tout ce que j’ai à offrir. »

Il les regarda, ces deux jeunes gens brisés par la révélation, ces produits d’un système qui les avait marqués avant même leur premier souffle.

« Fuyez. Ou restez et devenez des dieux. Des dieux emprisonnés, dont le seul culte est de brûler pour alimenter le rêve de quelqu’un d’autre. »

Dehors, dans les conduits supérieurs, un nouveau son se fit entendre. Pas le bourdonnement d'un drone. Un cliquetis métallique rythmé, précis, implacable. Le son de plusieurs paires de pattes mécaniques se déplaçant en coordination parfaite sur le treillis métallique.

Les chiens étaient entrés dans le terrier.