Capitolo 5

Chapitre 5

La brûlure à sa nuque avait pris le rythme d'un pouls sourd, un battement en écho au grondement lointain de la rivière. Kael ne se retourna pas pour regarder Sierra. Il n'en avait pas besoin. La présence de la falaise grise pesait dans son dos comme une masse froide, un aimant tirant sur la marque cachée sous ses cheveux courts et sales.

« On ne peut pas rester ici, » dit Seren, sa voix plus basse que le bruissement des feuilles. Elle ne le regardait pas non plus. Ses yeux, d’un gris acier même dans la pénombre verte, scannaient la paroi végétale devant eux. « Ils vont trianguler la chute de la grille. Ils ont des drones à reconnaissance thermique. Des chiens mécaniques, peut-être. »

Kael hocha la tête, un geste machinal. Le Nord avait des chiens mécaniques. Des choses aux articulations silencieuses et aux capteurs à spectre complet. Il en avait vu, lors des patrouilles aux frontières des zones tampons. L’idée d’en avoir un aux trousses, ici, dans cette humidité étouffante, le glaça.

« La rivière, alors ? » demanda-t-il.

« Oui. Mais pas pour boire. Pas encore. » Elle se mit en mouvement, s'enfonçant dans le sous-bois avec une détermination qui semblait ignorer les lianes qui cherchaient à agripper ses chevilles. Kael la suivit, les sens en alerte. Chaque craquement sous ses pieds lui semblait assourdissant. L'air, chargé de parfums tropicaux sucrés et de pourriture, lui collait aux poumons. L'antithèse absolue de l'air filtré, sec et neutre du Nord. Vivant. Et tout ce qui vivait pouvait vous trahir.

Ils atteignirent la berge dix minutes plus tard. L'eau s'étendait bien au-delà de ce qu'il avait imaginé, opaque et couleur de thé, courant avec une force paresseuse entre des racines noueuses. Seren s'accroupit, mais ne toucha pas l'eau. Elle sortit de la poche de sa combinaison un objet métallique plat et fin, à peine plus grand qu'une carte à jouer. Un scanner de poche. Elle le passa au-dessus de la surface, l'écran s'illuminant d'une lueur bleutée qui se refléta dans ses pupilles.

Le bourdonnement arriva sans prévenir. Un son aigu, presque organique, qui se fondit un instant dans le chant des insectes avant de s’en détacher par sa régularité parfaite. Kael leva les yeux. Entre les branches basses, il vit passer une ombre noire et rapide. Une forme de libellule, mais aux angles trop nets, au vol trop droit.

Seren le tira par le bras, les projetant tous deux sous le surplomb d’une énorme racine en forme de contrefort, juste au moment où un faisceau de lumière verte balayait l’endroit où ils se tenaient. La lumière ne projetait aucune ombre. Elle scannait.

Le drone passa, tournoya, son bourdonnement montant et descendant comme une respiration mécanique. Kael retint son souffle. Il sentait la chaleur du corps de Seren contre le sien, le rythme rapide de son cœur à travers la combinaison fine. Elle tenait toujours le scanner, le visage figé dans une concentration absolue. Sur l’écran, des lignes de données défilaient.

Le drone hésita un instant au-dessus de l’eau, puis pivota et s’éloigna en suivant le cours de la rivière, vers l’amont.

« Il a acheté la piste, » murmura Seren après un long moment. « Pour l’instant. Il cherche des signes de passage dans l’eau. On a peut-être cinq minutes. »

Ils émergèrent de leur cachette. « Tu as un scanner. Et tu savais pour les drones, » dit Kael, la voix chargée d’une méfiance qui dépassait la simple prudence.

Elle le regarda enfin, un éclair d’irritation dans les yeux. « Et toi, tu as une marque de Consortium à la base du crâne. On a tous nos petits secrets, Duren. La question est : est-ce que les tiens vont nous faire mourir ici ? »

Le mot frappa Kael comme un coup. « Consortium ? Qu’est-ce que tu… »

« Plus tard, » coupa-t-elle, rempochant le scanner. « Ici, maintenant, on suit la rivière. Mais sur la berge, dans l’ombre. Et on trouve un endroit pour passer la nuit. Une vraie cachette. Pas ce tas de racines. »

Ils reprirent leur marche, cette fois en parallèle de l’eau, restant sous la canopée. La jungle changeait. Les arbres devenaient plus massifs, leurs troncs si larges que trois hommes n’auraient pu en faire le tour. Une brume basse commençait à ramper entre les racines, portée par la fraîcheur du soir qui tombait rapidement. La lumière prenait une teinte dorée et menaçante.

C'est Seren qui trouva l'ouverture. Une fissure dans un mur de roche moussu que la rivière avait dû longer des millénaires plus tôt. Un rideau de lianes à fleurs pâles et phosphorescentes la dissimulait presque entièrement au regard. À l'intérieur, un espace étroit mais profond, qui sentait la pierre humide et une étrange odeur minérale, comme du métal froid.

« Ici, » décréta-t-elle.

Ils se glissèrent à l'intérieur. Une obscurité presque totale régnait, seulement percée par la faible lueur des fleurs à l'entrée. Kael s'adossa à la paroi rocheuse, laissant enfin la fatigue le submerger. Les muscles de ses jambes tremblaient. Seren resta près de l'entrée, scrutant l'extérieur, son profil découpé en silhouette par la lumière mourante.

« Parle, » ordonna Kael, les yeux fermés. « Consortium. »

Il l'entendit se retourner lentement. « Avant la Guerre des Genres. Avant la fracture Nord-Sud. Il y avait le Consortium Bio-Éthique Mondial. Un groupe de scientifiques, de philosophes, de riches idéalistes. Ils pensaient que la violence humaine constituait une maladie génétique. Une faille à corriger. »

Kael ouvrit les yeux, mais ne voyait que son ombre. « Une correction génétique ? C’est interdit. Les Accords de Pékin, après le Fléau des Stérilités… »

« Les Accords de Pékin ont été signés *par* les membres survivants du Consortium, » enchaîna Seren, sa voix devenue monocorde, comme si elle récitait un rapport. « Ils ont interdit ce qu’ils avaient déjà accompli. Officiellement, leurs recherches ont été détruites. Officieusement… ils ont continué. En secret. Sierra n’est pas un centre de sélection pour la paix, Kael. C’est leur laboratoire à ciel ouvert. Leur dernière et plus grande expérience. »

Un frisson qui n’avait rien à voir avec le froid de la pierre parcourut l’échine de Kael. « Quelle expérience ? »

« La séparation des genres constituait leur hypothèse de travail. Un monde divisé, contrôlé, où la reproduction devient un protocole scientifique au lieu d'un acte humain. Mais une hypothèse a besoin de sujets d'étude. Des sujets… modifiés. »

Sa main se leva, désignant vaguement la direction de sa propre nuque dans l’obscurité. « La marque. C’est un tatouage rétinien à nanopigments. Invisible à l’œil nu sous un éclairage normal. Mais sous une lumière spécifique, ou pour un scanner comme le mien, il brille. Il indique un lot. Un groupe de modifications. »

Kael porta une main à sa nuque. Sous ses doigts, la peau ne révélait rien — lisse, ordinaire. « Quelles modifications ? »

« Je ne sais pas, » avoua Seren, et pour la première fois, une fissure apparut dans son contrôle. Une note de frustration aiguë. « C'est ce que je suis venue chercher. Ma sœur, Elara… elle portait la même marque. Je l'ai vue, une fois, par accident, sous la lampe de son labo au Sud. Elle a prétendu qu'une cicatrice de naissance en constituait l'explication. J'ai fait semblant de la croire. Puis elle a été sélectionnée pour Sierra. Elle a écrit une fois, après son arrivée. Elle parlait d'avoir « trouvé la serre ». Et puis plus rien. Disparue. Effacée des registres. »

Le silence s’installa, peuplé seulement par le lointain murmure de l’eau et le cri perçant d’un animal nocturne.

« Et moi ? » demanda Kael, la voix rauque. « Pourquoi moi ? Je viens du Nord. Je ne suis pas un scientifique. Je suis… personne. »

Seren se tourna enfin complètement vers lui. Dans la pénombre, ses yeux semblaient absorber le peu de lumière. « C'est ça, la question, Duren. Pourquoi toi ? Pourquoi ils t'ont mis dans la salle de sélection avec moi ? Rien de tout ça ne relevait du hasard. Rien ici ne relève du hasard. On t'a présenté à moi. »

Elle s’approcha, s’accroupissant devant lui. « Tu es marqué. Tu es ici. Et l’agent Ash, celui qui nous a fait sortir… il te protège. Ou il te manipule. Ou les deux. Tu es une pièce, Kael. Comme moi. Comme ma sœur. La seule façon de ne pas finir comme elle, c’est de comprendre le jeu. Et pour ça, il faut trouver la serre. »

« La serre ? » répéta-t-il, perdu.

« C’est le nom de code dans les vieux fichiers du Consortium que j’ai pu récupérer. Le cœur de l’expérience. L’endroit où ils cultivent leur « solution ». » Elle marqua une pause. « Je pense que c’est là qu’ils emmènent les sélectionnés qui disparaissent. »

Un nouveau son traversa la nuit, couvrant un instant les bruits de la jungle. Ni drone, ni bête. Profond, vibrant, métallique. Le gémissement d'une porte massive s'ouvrant, très loin, dans la falaise grise de Sierra.

Seren se figea, tendant l’oreille. « Ils sortent autre chose, » murmura-t-elle. « Les chiens mécaniques. »

Kael se leva d’un bond, la fatigue oubliée, remplacée par une adrénaline pure. « On ne peut pas rester ici. Ils vont ratisser la jungle méthodiquement. »

« Oui, » acquiesça Seren, son regard retrouvant sa froide acuité. « Alors on ne reste pas dans la jungle. »

Elle pointa un doigt vers le grondement lointain de la rivière, puis vers la paroi rocheuse au fond de leur cachette. « L’eau vient de quelque part. Et cette grotte sent le métal. Pas la roche. Le métal. Il y a un courant d’air. Faible, mais il vient de derrière. »

Kael s'approcha, posant sa main sur la pierre. Froide, humide. Mais en tendant l'oreille, en retenant son souffle, il perçut effectivement le faible sifflement d'un courant d'air. Et l'odeur. Une odeur de rouille, de vieux conduit, de technologie abandonnée.

Sierra les enveloppait de toutes parts, devant, derrière, tout autour. Leur seule issue tenait peut-être à plonger encore plus profondément dans ses entrailles.