Capitolo 4

Chapitre 4

L’air siffla à ses oreilles, un rugissement humide et chaud qui remplaça le ronronnement stérile de Sierra. Kael tomba, les bras en croix, le ventre noué par le vide. La grille qu’il avait arrachée dégringolait en contrebas, son vacarme métallique s’éloignant, absorbé par l’épaisseur verte.

Deux secondes de chute libre. Puis l’impact.

Ce ne fut pas le sol dur, mais une épaisse couche de lianes entremêlées et de feuillage pourri qui le cueillit. Il s’enfonça dans une masse spongieuse et odorante, un craquement de branches sèches lui cédant sous le dos. Le souffle lui fut coupé. Autour de lui, la forêt explosa en un concert de cris d’oiseaux surpris et de bruissements furtifs.

À sa gauche, un autre impact, plus léger, suivi d’un juron étouffé. Seren.

Il resta un instant immobile, les yeux rivés sur la faille de ciel gris-bleu visible entre les frondaisons, à une dizaine de mètres au-dessus. Le conduit d’aération d’où ils avaient sauté ressemblait à une blessure noire et rectiligne dans la paroi lisse et grise de la base de Sierra, qui s’élevait comme une falaise artificielle au-delà de la lisière. Ils étaient tombés de l’autre côté du mur périphérique.

« Tu respires ? » Sa propre voix lui parut rauque, étrangère, couverte par le bourdonnement soudain de la jungle.

« Oui. » Seren souffla la réponse en deux mots courts, le souffle haché. « Rien de cassé. Bouge. Maintenant. »

Elle avait raison. Le vacarme de la grille sonnait comme une alarme en soi. Il se dégagea des lianes, sentant la sève gluante et une odeur de terre mouillée et de pourriture sucrée lui coller à la combinaison grise. Le tissu technique, conçu pour être stérile et lisse, se retrouvait déjà maculé de vert et de brun.

Seren se redressa d'un bond, époussetant machinalement ses bras d'un geste inutile. Son regard balayait les alentours, analytique, évaluant la densité du sous-bois, la pente, la direction du faible rayon de lumière filtrant du couvert. Elle ne regardait plus vers Sierra.

« Par ici, » murmura-t-elle, indiquant une direction où la végétation semblait légèrement moins dense, descendant en pente douce. « L’eau. Tu entends ? »

Kael tendit l’oreille. Par-dessus le chant des insectes et le cri perçant d’un oiseau invisible, il perçut effectivement un faible murmure, un clapotis constant. Une rivière. Un point de repère. Une voie.

Ils se mirent en marche, sans un mot de plus. Leurs pas s'étouffaient dans un tapis d'humus épais et mou. L'air, lourd et chaud, contrastait violemment avec l'atmosphère climatisée et contrôlée de la zone équatoriale. Ici, tout suintait, gouttait, vivait. Des feuilles larges comme des boucliers frôlaient leurs épaules, déposant une rosée tiède. Des racines serpentines jaillissaient du sol, prêtes à les faire trébucher. Une lumière verte et tamisée baignait la forêt, parcourue de poussières dansantes.

Kael marchait derrière Seren, observant la nuque de la jeune femme où de fines mèches de cheveux courts étaient collées par la sueur. Sa propre nuque picotait, comme si la marque cachée sous ses cheveux réagissait à cette humidité, à cette vie organique brute. Il résista à l’envie d’y porter la main.

« Tu savais, » dit-il enfin, sa voix brisant le rythme hypnotique de leur marche et des bruits de la jungle. Une affirmation, pas une question.

Seren ne se retourna pas, continuant à écarter une liane épineuse. « Je savais quoi ?

« Pour la marque. Tu l’as vue tout de suite. Tu as dit “on traîne quelque chose”. Qu’est-ce que tu as cru voir ? »

Elle s'arrêta net, se tournant à moitié vers lui. Dans la lumière verdâtre, des ombres mouvantes striaient son visage. Ses yeux, d'un gris acier, le fixaient sans ciller.

« Une séquence d’activation, Kael. Pas une cicatrice. Une interface. » Les mots tombaient, précis et froids comme des scalpels. « C’est du bio-code. Du marquage sub-dermique à rétro-réflexion variable. Une technologie de traçage de pointe du Sud. Le genre qu’on implante aux… agents en mission profonde. »

Le sol sembla se dérober sous lui, mais sa botte heurta une racine. L'absurdité de l'accusation lui arracha presque un rire. « Je suis un ouvrier qualifié du Secteur 7 de New Oslo. Je n'ai jamais mis les pieds au Sud. Je n'ai jamais reçu d'implant. »

« Et pourtant, elle est là, » répliqua-t-elle, implacable. « La spirale de Vael. C’est le motif de ma famille. Le logo de nos laboratoires de bio-ingénierie. Une marque de propriété intellectuelle. Et de propriété tout court. »

*La spirale de Vael.* Le nom résonna sinistrement. Kael se souvint des dossiers qu’on lui avait fait étudier. Vael Corp. Un conglomérat sudiste majeur, spécialisé en médecine régénérative et en technologies neurales. Seren Vael. L’héritière déchue ? La transfuge ?

« Tu penses que je suis… à toi ? Que ton peuple m’a marqué ? » La colère montait, chaude et familière, un refuge contre le vertige de l’incompréhension.

« Je pense que tu es un produit, Kael. Comme nous tous, ici. Mais toi, tu as une étiquette. Et cette étiquette dit que tu appartiens au Sud. Pourtant, tu es envoyé par le Nord pour la sélection. » Elle se rapprocha, baissant la voix malgré l’isolement apparent. « Ça n’a aucun sens dans le paradigme officiel. À moins que le paradigme officiel ne soit qu’un écran. À moins que la Sélection ne serve pas à choisir des paires, mais à… livrer des colis. »

Le murmure de la rivière se fit plus fort. Ils arrivèrent au bord d’un cours d’eau étroit et rapide, l’eau brunâtre charriant des feuilles et des brindilles. Sur la berge opposée, la jungle semblait encore plus impénétrable.

« Livrer des colis à qui ? Pour quoi faire ? » demanda Kael, les yeux sur l’eau sombre.

« Ma sœur, Elara, a été sélectionnée il y a trois ans, » dit Seren, et pour la première fois, sa voix eut une fêlure, une vibration contenue. « Une neuro-architecte brillante. Elle est partie pour Sierra. Nous avons reçu les notifications standard : sélection réussie, affectation à un programme de reproduction hautement contrôlé, communications restreintes. Puis, plus rien. Le silence. Officiellement, elle vit dans une des enclaves protégées, contribuant à la future génération. Mais il y a six mois, j'ai intercepté un fragment de données. Un code de suivi logistique, émis depuis Sierra, mais portant une signature biométrique résiduelle… celle d'Elara. Ce code se trouvait attaché à un envoi à destination des Archives Cryogéniques de Tharsis, sur Mars. »

Kael la dévisagea, abasourdi. « Mars ? La colonie est en hibernation depuis la Guerre. Un avant-poste squelette. »

« Exact. Un endroit parfait pour cacher quelque chose que personne ne doit trouver. Ou quelqu'un. » Seren plongea la main dans l'eau, semblant y chercher une fraîcheur absente. « J'ai creusé. Les "sélectionnés réussis"… leurs traces numériques s'évaporent. Ils ne vont pas dans des enclaves. Ils sont expédiés. Et toi, avec ta marque Vael… tu n'avais rien à faire avec moi. Tu ressemblais peut-être à un colis destiné ailleurs. Mais on t'a mis sur mon chemin. Une erreur ? Ou un message ? »

Un craquement sec, trop net pour être naturel, retentit dans la forêt derrière eux.

Ils se figèrent tous les deux, le regard braqué vers l’épaisseur verte d’où ils venaient. Aucun oiseau ne criait plus. Seul le clapotis de l’eau persistait.

Il émergea du mur de végétation sans un bruit, comme s'il avait toujours été là. Sa silhouette massive bloqua une partie de la lumière. Dans ses mains, il tenait non pas un fusil, mais une sorte de lanceur à cartouches cylindriques. Le canon pointait vers le sol, mais sa posture n'avait rien de détendue.

« Sujets Duren et Vael, » une voix synthétique, déformée par un vocodeur, sortit du masque. « Protocole de récupération R-7. Fin de la récréation. »

Seren recula d’un pas, le talon au bord de l’eau. Son regard croisa celui de Kael. Il y lut la même évaluation rapide : la distance, l’arme, la densité de la jungle derrière l’homme.

« Par qui ? » lança Kael, gagnant du temps. « Ash nous a fait sortir.

— L'Agent Ash a outrepassé son autorité, » répondit le chasseur, Jax. La voix synthétique ne portait aucune inflexion, plate comme du métal froid. « Son protocole est révoqué. Le vôtre est de revenir. Sans dommages. De préférence. »

*Sans dommages.* Les mots glacèrent Kael. Ils voulaient des spécimens intacts.

« Et si on préfère continuer la promenade ? » dit Seren, d’une voix étrangement calme.

Le canon du lanceur se leva d’un centimètre. « Alors le protocole autorise les dommages minimaux nécessaires à l’immobilisation. Cartouches à filaments conducteurs. Douleur neuro-musculaire intense. Risque de séquelles neurales. Le choix est simple. »

Kael jeta un coup d’œil à la rivière. L’eau avait l’air profonde, le courant vif. Une idée, folle et désespérée, germa. Il attrapa le regard de Seren, puis baissa brièvement les yeux vers l’eau. Elle suivit son regard. Un micro-mouvement de ses paupières indiqua qu’elle avait compris.

« D’accord, » dit Kael, levant lentement les mains en signe de reddition. Il fit un pas en avant, comme pour se rapprocher du chasseur. « On ne veut pas d’ennuis.

— Sage décision, » grésilla le vocodeur.

Au moment où Jax faisait un pas à son tour, Kael plongea sur le côté, non pas vers lui, mais vers un arbuste aux branches basses et épaisses au bord de l’eau. Il l’attrapa à pleines mains et se projeta en avant, utilisant son élan pour balancer ses jambes dans un arc de cercle bas qui frappa le sol près des pieds du chasseur, soulevant un nuage de terre et de feuilles mortes.

« Maintenant ! » hurla-t-il.

Seren ne s'était pas tournée vers la rivière. Elle chargea, basse et rapide, pendant que le masque de Jax se trouvait momentanément orienté vers la diversion de Kael. Elle arriva sur lui avant qu'il n'ait pu ajuster son tir, lui martelant le bras qui tenait le lanceur de deux coups de tranchant de la main secs et précis. L'arme tomba dans la boue.

Jax grogna, un son animal et surpris qui perça le filtre du vocodeur. D'un revers de son autre bras, il frappa Seren, la projetant à terre. Mais elle avait réussi son coup. L'arme gisait hors de portée.

Kael se jeta sur lui. Il n'avait pas le gabarit du chasseur, mais il avait la rage du Nord, la brutalité des chaînes de montage et des bagarres dans les dortoirs. Il enroula ses bras autour du torse massif, cherchant à le déséquilibrer. C'était comme étreindre un tronc d'arbre. Jax se débattit, lui assénant un coup de coude qui fit voir des étoiles à Kael. La visière opaque se trouvait à quelques centimètres de son visage, et il y vit son propre reflet déformé, terrifié.

Soudain, Jax se raidit. Pas à cause de Kael. Ses mains, qui s’étaient refermées sur les avant-bras de Kael, se mirent à trembler. Un bourdonnement électrique, étouffé, émanait de sa combinaison. Des lumières d’alerte clignotèrent sur son torse, rouges et vives dans la pénombre verte.

« Non… hors… ligne… » gargouilla la voix synthétique, brisée par des interférences.

Le corps massif s’affaissa soudain, devenant un poids mort dans les bras de Kael. Ils tombèrent ensemble dans la boue. Kael se dégagea, haletant. Jax gisait sur le dos, inerte. Les lumières rouges sur sa combinaison s’éteignirent une à une.

Seren se relevait, une main sur sa côte douloureuse. Elle s’approcha, méfiante, et donna un coup de pied léger dans le bras du chasseur. Aucune réaction. Elle s’accroupit et passa la main devant le masque. Rien.

« Qu’est-ce qui lui est arrivé ? » souffla Kael, le goût du sang dans la bouche.

Seren ne répondit pas tout de suite. Elle examinait le corps, puis ses yeux se portèrent vers la cime des arbres, vers la direction de Sierra. Son visage pâlit.

« Une déconnexion, » murmura-t-elle. « Une défaillance de lien de commande à distance. Ou… un ordre d’arrêt. »

Elle se pencha sur le lanceur tombé dans la boue, l’examina sans le toucher. « C’est un système esclave. Il ne tire pas sans autorisation centrale. Ils l’ont désactivé. »

« Pourquoi ? Pour nous laisser partir ? »

Seren se releva, quelque chose de glacial avait envahi son regard. « Non. Parce qu'il a échoué. Et que dans un système parfait, les composants défaillants sont éliminés pour ne pas contaminer les autres. » Elle regarda le corps inerte de Jax. « Ils ne voulaient pas qu'il parle. Qu'il nous dise qui a envoyé le contre-ordre après celui d'Ash. Ils ont coupé le lien. Et tout ce qui en dépendait. »

Elle se tourna vers Kael, et il vit dans ses yeux une certitude bien plus terrifiante que la peur. « Ils savent où nous sommes. Ils ont laissé faire. Pour l’instant. Nous ne sommes pas en fuite, Kael. Nous sommes en test. Et ce test… » Elle jeta un dernier regard au chasseur silencieux, « … vient de passer à la phase suivante. »

Le murmure de la rivière semblait maintenant être un rire moqueur. Leurs vêtements portaient les souillures de la chute, leurs corps courbatus, et devant eux s'étendait une jungle infinie qui avait cessé d'être un refuge pour devenir un labyrinthe dont ils ignoraient les règles. La marque à la nuque de Kael brûlait, comme un œil aveugle s'ouvrant dans son dos, regardant droit vers la falaise grise de Sierra qui se dressait, silencieuse et omnisciente, derrière le rideau d'arbres.