Capitolo 2

Chapitre 2

Le silence dans la salle de contrôle pesait plus lourd que n'importe quelle alarme. Torin Ash gardait les mains plaquées sur la console froide, les jointures blanches. Sur les écrans en mosaïque, les deux flux vidéo montraient des angles différents du même vide : la cellule de Kael Duren, maintenant abandonnée, et le couloir désert où Seren Vael avait été escortée. Ils avaient disparu.

*On traîne quelque chose.*

La phrase tournait en boucle dans son crâne, un écho de sa propre voix, trop calme, prononcée il y avait à peine une minute. Une minute qui pesait comme une heure.

Le grésillement du système de communication le fit sursauter.

« Agent Ash. Rapport. »

La voix de Maren Solé. Neutre. Polie. Aussi impersonnelle que les murs de Sierra. Mais Torin percevait l’infime tension sous-jacente, le fil d’acier tendu derrière chaque syllabe. Elle avait vu. Elle avait forcément vu.

Il actionna le retour audio, s’efforçant de reproduire cette même neutralité. « La sélection est terminée. Les sujets ont été reconduits à leurs quartiers d’attente. Protocole standard. »

Un silence à l’autre bout de la ligne. Un silence qui évaluait, qui disséquait.

« Standard ? » Le mot fut répété, légèrement accentué. « Les biomètres ont enregistré des pics de cortisol et d’adrénaline hors des courbes modélisées pour une première rencontre. La candidate Vael a pointé une anomalie physique sur le sujet Duren. Ce n’est pas dans le script, Agent Ash. »

Torin ferma les yeux une seconde. L'image lui brûlait la rétine : Seren, penchée, ses doigts effleurant presque la nuque de Kael. La lumière tamisée du dôme accrochant la lueur étrange, presque bioluminescente, de la marque. Une spirale complexe, de la taille d'une pièce de monnaie, nichée à la base de son crâne. Une marque que Kael lui-même ignorait.

« Une réaction de surprise, » mentit Torin, la gorge sèche. « Le sujet Duren présente une cicatrice congénitale atypique. La candidate Vael, dans son profil analytique, a manifesté une curiosité clinique. Cela a créé un moment de tension, rapidement dissipé. »

« Une curiosité clinique qui a conduit à formuler l'hypothèse d'un "traînage" ? » La voix de Maren Solé avait pris le tranchant du verre brisé. « Vous savez que tous les échanges audio sont retranscrits et analysés en temps réel, Agent Ash. Ne me prenez pas pour une idiote. Où en sont-ils maintenant ? »

Torin parcourut du regard les nouveaux flux qui s'étaient activés. Deux cellules, identiques à celles du début, mais dans un secteur différent. Le secteur d'attente post-sélection. Kael se tenait assis sur sa couchette, immobile, mais ses yeux balayaient la pièce avec une intensité nouvelle. Il touchait parfois sa nuque, du bout des doigts, un geste furtif, interrogateur. Seren, dans sa cellule, arpentait l'espace restreint, ses mains serrées en poings. Elle ne regardait pas les murs. Elle regardait le sol, comme si elle pouvait voir à travers, comme si elle suivait une traînée invisible.

« Ils sont en quarantaine d’observation, » répondit Torin. « Conformément au protocole 7-B. Évaluation des réactions post-interaction. »

« Annulez le protocole 7-B. »

L’ordre tomba, net et définitif.

« Directrice Solé, je dois protester. La procédure— »

« La procédure est ce que je décide qu’elle est, » l’interrompit Maren. « Leur interaction a dévié. Ils ont échangé plus que des données biostatistiques. Ils ont échangé un doute. Un doute est un virus dans l’écosystème de Sierra. Il faut le circonscrire avant qu’il ne se réplique. Activez le protocole Oméga. »

Un froid glacial descendit le long de la colonne vertébrale de Torin. Le protocole Oméga. Un nom de code propre pour une chose sale. La réinitialisation accélérée. L’effacement des anomalies.

« Ils sont classés compatibles ? » demanda-t-il, sachant déjà la réponse.

« Leur compatibilité est secondaire. Leur curiosité est un risque systémique. Le protocole Oméga les déclare incompatibles et initie le processus de réaffectation. Immédiatement. »

Réaffectation. Un autre mot propre. Torin savait ce qu’il signifiait. Les “incompatibles” ne retournaient jamais chez eux. Ils disparaissaient dans les entrailles de Sierra, et les rapports parlaient de “rééducation” ou de “réintégration dans des unités de production spécialisées”. Des rapports qu’il avait lui-même falsifiés, des années durant.

« Je… comprends, » murmura-t-il, la nausée au ventre.

« Bien, » dit Maren Solé, et la ligne se coupa dans un clic sec.

Torin resta un long moment à fixer les écrans. Kael. Seren. Deux points de conscience dans la machine blanche. Deux points qui venaient de frôler une vérité monstrueuse sans même la voir. Et lui portait sur les épaules la charge de les livrer à l'oubli.

Sa main trembla en survolant la console de commande. Le panneau pour initier le protocole Oméga se dressait devant lui, marqué d'un triangle jaune discret. Une seule pression.

Il pensa à Kael. À son regard droit, dépourvu de la servilité ou de la haine aveugle que Torin voyait chez tant d'autres. À la façon dont il s'était tenu dans le dôme, vigilant mais ouvert, comme un animal sauvage évaluant un nouveau prédateur. Il pensa à la marque. *Sa* marque, à lui aussi. Dissimulée sous ses cheveux, au même endroit précis. Une marque découverte à l'adolescence, sur laquelle Sierra, lors de son propre passage, n'avait jamais soufflé mot. Une marque qu'il avait appris à ne jamais mentionner, à ne jamais montrer. Le premier, le plus fondamental des secrets.

Et il pensa à Seren. À sa colère froide. À sa question précise, chirurgicale. *On traîne quelque chose.* Elle ne cherchait pas seulement une sœur disparue. Elle cherchait un motif. Une faille dans le récit officiel.

Sa main se retira de la console comme si elle brûlait.

Il ne pouvait pas. Pas cette fois.

Agissant avec une rapidité qu’il ne se savait plus capable d’avoir, il fit glisser ses doigts sur un autre interface, tactile, faisant apparaître des schémas architecturaux en fil de lumière bleue. Les plans de Sierra. Un labyrinthe de conduits, de salles techniques, de couloirs de maintenance désaffectés. La machine avait un système circulatoire, et comme tout corps, il y avait des zones moins irriguées, moins surveillées.

Il localisa leurs deux cellules dans le secteur d’attente. Puis il traça un chemin. Un chemin illogique, absurde, qui passait par un conduit de recyclage d’air désynchronisé et débouchait près d’une ancienne salle des serveurs, maintenant automatisée. Un point de rencontre improbable.

Pas un plan. Un suicide professionnel, probablement pire. Mais la seule alternative à la pression de ce bouton jaune.

Il programma une micro-panne. Rien de dramatique. Une fluctuation dans l’alimentation des serrures magnétiques de deux cellules adjacentes. Assez pour qu’elles se déverrouillent pendant trente secondes, le temps d’un clignement d’œil du système central. Les caméras de surveillance dans ce couloir spécifique boucleraient sur une image enregistrée, une faille de sécurité qu’il avait identifiée des mois auparavant et soigneusement gardée pour lui.

Puis il saisit le micro du système interne. Il n’utilisa pas sa voix. Il utilisa un synthétiseur vocal basique, un timbre robotique et plat.

Le son jaillit dans la cellule de Kael, un grésillement bref suivi de mots saccadés :

« Marque. Nuque. Question. Danger. Conduit. Sud. Cinq minutes. »

Le message se coupa.

Torin retint son souffle, les yeux rivés sur l’écran de Kael. L’homme avait sursauté. Il regarda autour de lui, méfiant, puis son regard se fit plus intense. Il se leva, s’approcha de la porte, tendit une main hésitante. Au moment précis où Torin déclenchait la micro-panne, la porte céda avec un *clac* étouffé.

Kael ne sortit pas tout de suite. Il resta dans l’embrasure, scrutant le couloir vide. Puis, avec la prudence d’un fauve, il s’engagea à gauche, dans la direction opposée à celle des salles de contrôle. Vers le sud.

Torin répéta l’opération pour Seren. Le même message robotique. La même porte qui céda.

Sur l’écran, il la vit se figer. Non pas de peur, mais de concentration pure. Ses yeux se plissèrent. Elle écouta le silence, comme pour y déceler un piège. Puis, au lieu de sortir en courant, elle se baissa et passa un doigt sur le seuil de sa cellule. Elle regarda la fine poussière – une poussière qui n’aurait pas dû être là, dans les salles stériles de Sierra – puis leva les yeux vers l’angle mort de la caméra, juste un instant, comme si elle savait.

Elle sortit. Et elle prit la direction du sud.

Torin éteignit les écrans principaux d’un geste brusque. Son cœur battait à tout rompre contre ses côtes. Il venait de lâcher deux virus dans le système. Deux virus qui se dirigeaient l’un vers l’autre, guidés par une voix fantôme et une marque qu’ils ne comprenaient pas.

Il se leva, les jambes molles. Il devait effacer les traces de son intervention, créer un alibi. Mais avant, il jeta un dernier regard à l’écran de contrôle secondaire qui montrait le conduit de recyclage.

Deux silhouettes grises, furtives, approchaient du même point de convergence dans les entrailles obscures de la machine.

Ils allaient se retrouver. En dehors du script. En dehors du protocole.

Et Sierra, la machine parfaite, allait devoir réagir à l’imprévu.