La lumière dans la cellule de Kael Duren était d’un blanc clinique, sans ombre, sans pitié. Elle émanait des mêmes panneaux lisses et froids qui composaient les murs, le sol, le plafond. Aucune source visible. Juste cette illumination totale qui rendait le temps liquide, insaisissable. Il était assis sur la couchette intégrée, le dos droit, les mains posées à plat sur ses cuisses. Une posture nordique. Une discipline de fer pour contenir la tempête sous les côtes.
Douze heures. Peut-être quinze. Les repas – des barres nutritives insipides et un liquide clair – étaient apportés par une fente qui s’ouvrait et se refermait dans le mur sans le moindre bruit. Aucun garde. Aucune voix. Juste Sierra. La machine parfaite.
Son esprit, aiguisé par des années dans les zones de production nordiques, tentait de cartographier l'ennemi. La salle de sélection. Trois mots, c'était tout ce qu'on savait. Un lieu où les candidats – un homme du Nord, une femme du Sud – se retrouvaient face à face. Évalués. Jugés compatibles ou non pour la procréation réglementée. Le seul commerce autorisé entre les deux moitiés du monde. La pierre angulaire de la Paix des Genres. Un dogme gravé en eux depuis l'enfance.
Un grésillement à peine audible, puis une voix androgyne, calibrée, emplissait la cellule.
« Kael Duren. Code Nord-Alpha-Seven-Niner. Le protocole de sélection commence dans trente minutes. Veuillez vous préparer. »
Préparer. Le mot sonnait creux, comme un leurre. Préparer quoi ? Son corps ? Il portait l'uniforme de candidat : une combinaison gris anthracite, ample, sans poches, sans insignes. Son esprit ? Il avait passé des mois à mémoriser les profils psychométriques types des candidates sudistes, les protocoles de conversation neutre, les gestes à éviter. Tout relevait de la théorie. Rien ne préparait à l'inconnu de l'autre.
La paroi face à lui se dissimula sans un son, révélant un couloir tout aussi blanc, tout aussi vide. Il se leva, les muscles tendus. L’air sentait l’ozone et le métal stérile. Il marcha. Ses pas étaient étouffés par le sol. Le couloir s’incurvait doucement, guidant sans alternative. Au bout, une porte circulaire, irisée comme un diaphragme d’objectif. Elle s’ouvrit à son approche.
La salle formait un dôme. Bas de plafond, éclairé par une lumière tamisée, dorée, si différente de la clarté agressive de sa cellule. Au centre, deux sièges incurvés, face à face, séparés par une table basse en verre dépoli. Des murs affichaient des motifs géométriques changeants, lents, hypnotiques. Une tentative d'apaisement. Elle échouait. Le silence ici pesait davantage. Un silence attentif, chargé d'attente.
Il prit le siège qui lui faisait face. Le matériau, froid d’abord, s’adapta à sa température corporelle. Un confort calculé.
L’iris de la porte opposée s’ouvrit.
Elle entra.
Seren Vael dépassait à peine ce qu'il avait imaginé en termes de stature. Les archives sudistes, celles auxquelles il avait eu un accès limité, parlaient de stature moyenne, de traits réguliers. Rien sur la précision de ses mouvements. Elle traversa la pièce d'un pas mesuré, chaque placement de pied délibéré, comme si elle cartographiait le sol. Elle portait la même combinaison, mais dans un bleu pâle, la couleur standard du Sud. Ses cheveux, noirs et coupés au carré, encadraient un visage aux yeux trop grands, trop sombres. Ils balayèrent la pièce une fois, absorbant tout, avant de se poser sur lui. Aucune émotion visible. Un mur.
Elle s’assit.
La table entre eux s’illumina, affichant leurs noms, codes, et une série de paramètres biométriques basiques. Rythme cardiaque. Conductivité cutanée. Température cornéenne. Surveillés. Quantifiés.
« Candidat Duren. Candidate Vael », dit la voix androgyne, omniprésente. « Le protocole de dialogue initial est ouvert. Vous avez vingt minutes. L’objectif est une évaluation de compatibilité de base. Commencez. »
Un compte à rebours numérique apparut en transparence sur la table. 20:00. 19:59.
Kael prit une inspiration. Protocole. Phase un : établir un terrain neutre.
« Le voyage s’est bien passé ? » demanda-t-il, sa voix lui parut étrangement rauque dans le dôme feutré.
Seren le regarda. Ses yeux ne clignèrent pas. « Les transports de Sierra sont efficaces. » Sa voix portait une clarté froide, posée, sans accent régional marqué. Une voix d'archive. « Et le vôtre ? »
« Efficace aussi. » Il sentit la futilité de l’échange. Ils récitaient un script. Les chiffres sur la table ne bougeaient pas. Compatibilité : 31%. Trop bas. Le système exigeait un minimum de 65% pour passer à la phase suivante.
Il fallait creuser. Mais creuser quoi ? Les centres d'intérêt ? La formation ? Le dossier contenait déjà tout. Il décida de briser le script. Légèrement.
« Ils vous ont donné les barres nutritives marron ? » il demanda, feignant un dégoût qu’il ne ressentait pas totalement.
Un micro-éclair dans son regard. Surprise ? « Vertes », corrigea-t-elle. « Avec un arrière-goût… algal. »
« Les miennes étaient marron. Goût de terre brûlée. » Il haussa un sourcil. « Je me demande s’il y a une différence de traitement nutritionnel. Ou si c’est juste une manière de nous rappeler d’où l’on vient. »
Le chiffre de compatibilité sur la table sauta à 38%. Une brève fluctuation de son rythme cardiaque à elle fut enregistrée, puis stabilisée.
« La provenance est le paramètre fondamental », dit-elle, revenant au script mais avec une nuance d’amertume qu’il perçut. « Nord. Sud. Tout est calibré là-dessus. »
« Tout ? » insista-t-il, poussant le risque. « Même la sélection ? »
Ses doigts, posés sur ses genoux, se crispèrent imperceptiblement. La conductivité cutanée de Seren augmenta d’un point. « La sélection est une nécessité biologique et politique. Elle transcende les différences pour préserver l’ensemble. » Elle récitait la doctrine. Mais ses yeux, ces yeux sombres, disaient autre chose. Une colère froide, contenue.
« Préserver l’ensemble », répéta Kael. Il laissa le silence s’installer, pesant. Le compte à rebours descendait : 12:34. « Ça fait combien de temps que votre sœur a été sélectionnée ? »
La réaction fut immédiate, violente, et totalement interne. Seren ne bougea pas d’un pouce. Son visage resta de marbre. Mais sur la table, ses paramètres biométriques s’affolèrent. Pic cardiaque. Température en hausse. Conductivité en flèche. Le chiffre de compatibilité plongea à 22%.
« Ma vie familiale n’est pas un paramètre pertinent pour ce protocole », dit-elle, la voix aussi tranchante qu’un scalpel.
« Je m'excuse », dit Kael rapidement, reculant. L'algorithme punirait cette digression. Il l'avait senti, pourtant. Une faille. Une douleur. La sœur représentait la clé. Mais une clé rouillée, dangereuse à toucher.
La voix androgyne intervint, glaciale. « Déviation du protocole détectée. Recentrage conseillé. »
Ils restèrent silencieux un moment, le ronronnement presque inaudible des systèmes de Sierra emplissant l’espace. Kael observa la pièce. Les motifs sur les murs tournaient lentement, formant des spirales, des fractales. Hypnotiques. Trop parfaites. Son regard fut attiré par une imperfection. À la base du dôme, là où le mur rencontrait le sol incurvé, une fine ligne sombre. Pas un joint. Une fissure ? Non. Une usure. Comme si quelque chose avait frotté là, à répétition. Quelque chose de lourd.
Seren suivit son regard. Ses yeux se rivèrent sur la marque.
« Candidat Duren », dit la voix. « Votre attention est requise. »
Il reporta son attention sur elle. « Vous avez raison. Recentrons-nous. Les protocoles. » Il marqua une pause. « Est-ce qu’on vous a expliqué… ce qui se passe après ? Si on est déclarés compatibles ? »
Une question autorisée. Banalisée.
« Le centre de procréation assistée », répondit-elle mécaniquement. « Fécondation in vitro. Surveillance. Accouchement. L’enfant est pris en charge par le système de répartition démographique. »
« Et les géniteurs ? »
« Retour aux zones d’origine. Avec les privilèges accordés. »
Le récit officiel. Propre. Stérile. Comme l'air de la pièce. Mais Kael revoyait la marque sur le sol. Une usure anormale dans un lieu où tout brillait de neuf, remplacé, parfait.
Dans la salle de contrôle adjacente, enfouie sous des couches de béton et d'isolant phonique, Elara ajustait ses lunettes. Les flux de données des deux sujets défilaient sur ses rétines. L'écart de Duren figurait dans le rapport. La réaction de Vael au sujet de la sœur portait un drapeau rouge. Elle tapota une commande, envoyant un sédatif léger en diffusion aérienne dans le dôme. Standard. Maintenir la stabilité.
Son supérieur, Torin Ash, se tenait debout derrière elle, les bras croisés. Il ne regardait pas les données. Il regardait les images en direct. Le visage fermé de Kael. Les yeux trop sombres de Seren.
« Ils ne font pas le poids », murmura Elara. « La compatibilité ne dépassera pas les 45%. On les recycle demain ? »
Torin ne répondit pas tout de suite. Il observait la manière dont Kael avait repéré la marque au sol. Un détail. Un sale petit détail que le nettoyage avait raté. L’instinct de survie du Nord, couplé à une curiosité têtue. Dangereux.
« Continue le monitoring », dit-il enfin, sa voix neutre. « Suis le protocole. »
Dans le dôme, Kael sentit un léger relâchement dans ses muscles, une vague de lassitude. L’air avait un goût différent. Plus doux. Plus lourd.
« Je pense… je pense que nous avons épuisé les sujets autorisés », dit Seren, sa voix légèrement ralentie. Ses paupières battirent. Elle luttait contre la substance, il le vit. Elle aussi avait reçu un entraînement. À quoi ?
« Peut-être », concéda Kael, luttant contre la même torpeur. Son regard retourna malgré lui vers la marque au sol. « Cette pièce… elle doit en voir, des rencontres. »
Seren tourna la tête, suivant à nouveau son regard. « Oui. »
« Ça doit user le sol. »
Elle fixa la marque. Longuement. Pas comme une curiosité. Comme une confirmation. « Pas de cette manière », murmura-t-elle, si bas que les micros durent amplifier le son. « Ça vient du centre. On traîne quelque chose vers l’extérieur. »
Le cœur de Kael cogna contre ses côtes. Les biomètres durent enregistrer un pic. Il força son souffle à rester régulier. *On traîne quelque chose.*
« Les meubles ? » hasarda-t-il, sachant que la question frisait l'absurde. Les sièges, boulonnés au sol. La table, fondue dans la paroi.
Seren le regarda enfin, vraiment. Pour la première fois, le mur dans ses yeux se fissura. Il y avait de la peur. Une peur ancienne, glacée. Et une détermination à toute épreuve.
« Non », dit-elle simplement.
La voix androgyne retentit, coupante. « Temps de dialogue écoulé. »
Les sièges sous eux émirent un léger sifflement pneumatique et se rétractèrent légèrement, signal la fin. L’iris des portes s’ouvrit.
« Veuillez regagner vos cellules respectives. Les résultats de la compatibilité préliminaire seront communiqués dans six heures. »
Kael se leva, les jambes molles. Seren se tenait déjà debout, le dos raide. Ils échangèrent un dernier regard. Plus un mot ne fut nécessaire. La méfiance initiale avait fondu, remplacée par une conscience aiguë, terrible. Ils se trouvaient dans la gueule de la machine. Et la machine avait des dents.
Il sortit le premier, guidé par la lumière froide du couloir. Derrière lui, il entendit le pas léger de Seren s’éloigner dans la direction opposée.
Dans la salle de contrôle, Torin Ash regarda les deux flux vidéo se séparer. Le chiffre de compatibilité finale clignotait à l’écran : 41%. Un échec. Des candidats à recycler.
Elara soupira. « Bon, on les prépare pour le retour ? Ou pour la réévaluation ? »
Torin ne répondit pas tout de suite. Il zooma sur l'image de Kael dans le couloir. L'homme avait ralenti son pas. Sa tête s'inclinait légèrement vers le bas. Il regardait le sol. Pas devant lui. Le sol. Comme s'il cherchait d'autres marques. D'autres usures.
Puis Torin fit défiler le dossier de Seren Vael. Pas le dossier de sélection. L’autre. Celui marqué du sceau rouge de la Direction. Le dossier de la sœur, Lyra Vael. Sélectionnée il y a trois ans. Compatibilité enregistrée à 89%. Un score exceptionnel. Suivi d’une note laconique : « Transfert au Centre de Procréation Alpha. Issue : conforme. »
Conforme. Un mot qui couvrait tout. Et rien.
« Non », dit Torin, sa voix plus basse qu’un murmure. « Pas de recyclage. Pas encore. »
Elara le regarda, perplexe. « Le protocole… »
« Je connais le protocole », coupa Torin, son sourire habituellement facile absent, remplacé par une lassitude profonde. « Garde-les en observation niveau deux. Isole les flux. Et donne-moi accès à l’historique des entretiens dans le Dôme C. Tous. Depuis le début. »
Il se détourna des écrans, le poids des regards qu’il venait d’observer – celui de Kael, méfiant et intelligent, celui de Seren, brûlant d’une colère froide – pesant sur ses épaules comme une chape de plomb. Ils avaient vu la marque. Ils avaient posé la mauvaise question. La seule question qui comptait.
*On traîne quelque chose.*
Et Sierra, la machine parfaite, avait un secret si grand qu’il fallait le traîner hors de ses salles propres, en laissant des cicatrices sur le sol.