Capitolo 13

Chapitre 13

Quatre heures.

Les chiffres tournèrent dans la tête de Kael, un compte à rebours silencieux qui éclipsait tout le reste. Quatre heures avant que Torin ne les livre à Maren. Ou avant qu’il ne leur offre une porte. L’ambiguïté du message était un poison à libération lente.

Il regarda Seren. Elle avait détourné les yeux, fixant le mur blanc comme si elle pouvait y lire les schémas cachés du système de ventilation. Son profil était dur, fermé. La brèche ouverte par les mots de Torin ne s’était pas refermée, mais un nouveau mur s’était érigé à l’intérieur d’elle. Un mur fait de chiffres, de taux de dégradation neuronale, et du visage serein d’Elara flottant dans son bocal.

« Il faut bouger, » dit Kael, la voix plus basse que prévu.

Seren ne répondit pas tout de suite. Elle cligna des yeux, lentement, comme si elle revenait de très loin. « Bouger où ? » demanda-t-elle enfin. Ce n’était pas une question de panique. C’était une question stratégique, plate. « Les conduits sont surveillés. Les accès publics sont truffés de scanners biométriques passifs. Torin nous a donné un délai, pas un plan. »

« Alors on en fait un. On ne reste pas assis ici à attendre qu’il choisisse notre destin. »

« C’est ce que nous faisons depuis le début, Kael. » Elle se tourna vers lui, et son regard n’était plus celui de la révolutionnaire en colère. C’était le regard fatigué de quelqu’un qui vient de comprendre la taille réelle de la machine. « Nous réagissons. À la sélection, à la fuite, à la découverte du champ. Maren Solé a raison sur un point : nous ne comprenons pas le système. Nous en voyons seulement les symptômes. »

Une colère froide monta en Kael. « Tu ne vas pas commencer à la croire, quand même ? »

« Je ne crois pas ses justifications. Je constate son efficacité. » Seren se leva et marcha jusqu’au viewport, contemplant à nouveau le champ. « Elle nous a montré ça pour une raison. Pas par franchise. Par calcul. Elle veut que nous comprenions l’enjeu. Que nous pesions le crime contre la guerre. C’est un piège, mais c’est un piège logique. Il fonctionne. »

Kael la rejoignit. De là-haut, les caissons avaient perdu leur horreur immédiate. Ils formaient un motif, une tapisserie silencieuse. C’était ça, le vrai génie de Maren. Elle transformait l’horreur en abstraction. En donnée.

« Alors ton plan, c’est de rester ? De devenir une donnée toi aussi ? »

Seren secoua la tête, un mouvement lent, lourd. « Mon plan est de savoir ce que je détruis avant d’appuyer sur le détonateur. Torin a parlé de « copies ». Maren a parlé de « ressources ». Mais elle n’a pas expliqué le plus important : la source. » Elle se tourna vers lui, une lueur familière rallumée dans ses yeux gris. L’obsession de la vérité, tenace. « Où vont les nouveaux donneurs ? Où est la salle d’induction ? Comment passe-t-on d’une paire compatible du Dôme à un corps dans un caisson ? Nous avons vu l’entrepôt. Pas l’usine. »

Kael comprit. Elle ne voulait pas fuir Sierra. Elle voulait en voir le cœur. Le point de transformation où des êtres humains devenaient du Lumen-7. C’était suicidaire.

« On a quatre heures, Seren. Pas quatre jours. »

« Assez pour voir. Assez pour savoir. » Elle sortit de sa poche le petit dispositif de récupération de données qu’elle avait pris sur Jax. L’écran était mort. « Et peut-être pour agir. Si je peux accéder à un terminal de transfert de données, je pourrais injecter un ver, corrompre les archives des donneurs… Rendre le crime intraçable, même s’ils nous attrapent. »

C’était un plan. Mince, désespéré, mais c’était un plan qui venait d’elle, pas une réaction à une menace extérieure. Kael sentit un étrange soulagement. La fracture était toujours là, mais elle ne menait plus au vide. Elle menait à deux chemins différents, tous deux dangereux.

« D’accord, » dit-il. « On cherche l’usine. Mais on se sépare. »

Seren le dévisagea, surprise.

« Deux cibles sont plus difficiles à suivre qu’une, » expliqua-t-il, répétant une vieille maxime de patrouilleur nordique. « Et si l’un de nous est pris, l’autre continue. Tu cherches ton terminal, ton usine. Moi… » Il inspira. « Moi, je vais trouver Torin. »

« C’est un piège évident. »

« Tout est un piège ici. Mais c’est le seul qui a parlé de copies. Pas de ressources. Il a utilisé le mot « visage ». C’est personnel pour lui. Je veux savoir pourquoi. »

Il s’attendait à ce qu’elle discute, qu’elle lui oppose sa logique implacable. À la place, elle le regarda avec une intensité nouvelle, comme si elle le voyait pour la première fois. « Tu veux comprendre le bourreau, pas la machine. »

« Je veux comprendre l’homme qui peut nous sauver ou nous vendre dans quatre heures. »

Un silence passa entre eux, chargé de tous les non-dits, de la jungle à la rivière, du vieux Davan au champ lumineux. Puis Seren hocha la tête, une fois. « Rendez-vous dans trois heures. Point Alpha. »

Kael fronça les sourcils. Ils n’avaient pas de point Alpha.

« Le lieu où tout a commencé, » précisa-t-elle, comme si c’était évident. « La cellule d’attente. Le Dôme C est trop surveillé. Mais les cellules de rétention adjacentes… elles sont vides entre les cycles. »

C’était audacieux. Retourner au point zéro. Kael sentit un sourire froid se dessiner sur ses lèvres. « D’accord. Trois heures. Si l’un de nous n’est pas là… »

« L’autre continue, » acheva-t-elle, sans hésitation.

Ils ne se serrèrent pas la main. Ils échangèrent simplement un regard, un pacte scellé dans la certitude que l’un d’eux ne reviendrait probablement pas. Puis Seren se dirigea vers la porte du bureau, effleura le panneau de commande mural. Elle s’ouvrit sur le couloir blanc et désert.

« Par où commences-tu ? » demanda Kael.

Elle jeta un dernier coup d’œil au champ. « Par le bas. Là où les tuyaux sont les plus larges. » Et elle disparut dans le couloir, ses pas feutrés s’évanouissant rapidement.

Kael attendit un compte de trente, son cœur battant la chamade contre ses côtes. Puis il sortit à son tour, mais tourna dans la direction opposée. Il se souvenait du chemin vers la salle de contrôle de Torin, croisé lors de leur fuite initiale. Un dédale de couloirs de service, de passerelles surplombant des salles techniques. Il avançait à l’instinct, l’oreille tendue, évitant les zones éclairées par les projecteurs automatiques.

L’architecture de Sierra se révélait. Ce n’était pas une ville. C’était un organisme. Les couloirs blancs étaient des artères. Les portes discrètes, des valves. Le bourdonnement omniprésent, un battement de cœur artificiel. Et quelque part, dans les ventricules secrets, le sang de la paix était prélevé.

Il dépassa une intersection quand une voix synthétique, douce et neutre, résonna dans les haut-parleurs encastrés.

« Avis de maintenance de niveau 2. Le secteur 7-G sera isolé pour les quinze prochaines minutes. Veuillez emprunter les itinéraires de contournement. »

Une coïncidence ? Kael se plaqua contre un renfoncement, le souffle court. Des bruits de pas résonnèrent au loin, cadencés, lourds. Des bottes d’agents de sécurité. Ils ne couraient pas. Ils se déployaient.

Le message de Torin. *Ils savent que vous êtes sortis du bureau de Maren. Ils resserrent le filet.*

Il devait se déplacer vers le haut. Vers les niveaux administratifs, moins surveillés car considérés comme « sûrs ». Il repéra un escalier de service, gravit les marches deux par deux. La porte du palier supérieur était verrouillée par un scanner palmaire. Impasse.

Un grésillement à sa ceinture. Le communicateur de base qu’il avait récupéré sur un agent neutralisé des jours plus tôt. Une voix en sortit, déformée par le chiffrement minimal.

« Couloir Est-14. Il y a un chariot de linge propre. Monte dedans. »

Torin.

Kael n’hésita pas. Le doute était un luxe. Il se faufila dans le couloir indiqué, trouva le chariot métallique bâché d’un tissu gris. Il souleva le drap, se glissa parmi les piles de tuniques stériles. L’odeur de l’ozone et du détergent lui piqua les narines. Le chariot se mit en mouvement, poussé par une main invisible. Il voyait des fragments du couloir à travers les plis du tissu : des murs blancs, des portes, puis l’entrée d’un ascenseur.

Le chariot s’arrêta. L’ascenseur s’ouvrit avec un *ding* étouffé. Le chariot entra, l’ascenseur descendit. Non pas vers les niveaux techniques, mais vers les quartiers résidentiels. Kael le sentit au changement de décor entrevu : un couloir aux murs teintés d’un beige chaud, un tapis absorbant le bruit.

Enfin, le chariot s’immobilisa. Le drap fut tiré.

Kael se retrouva dans une chambre d’apparence modeste, sobre, presque anonyme. Une couchette, un bureau, un lavabo. Et Torin Ash, adossé au mur, les bras croisés. Il ne portait plus son uniforme d’agent, mais une tenue civile simple. Son sourire habituel était absent. Il avait l’air épuisé.

« Bienvenue au dernier endroit où ils te chercheront, » dit Torin. « Mes quartiers. Personne ne fouille la chambre d’un agent loyal. Surtout quand il est censé être en train de te traquer. »

Kael sortit du chariot, les muscles tendus, prêt à bondir. « Pourquoi ? »

Torin ignora la question. Il se dirigea vers le petit bureau, ouvrit un tiroir verrouillé par une clé physique. Il en sortit un objet qu’il posa délicatement sur le plan de travail : un cadre photo numérique, vieux modèle, aux bords ébréchés.

« Regarde, » dit-il simplement.

Kael s’approcha. L’écran montrait une photo floue, prise manifestement en secret. On y voyait une jeune femme dans une salle commune de Sierra, riant, les yeux plissés. Elle avait les mêmes traits que Torin, adoucis, et une cascade de cheveux noirs. Elle était belle, d’une beauté pleine de vie qui faisait mal à voir.

« Ma sœur, Lyra, » dit Torin, la voix soudain rauque. « Elle a été sélectionnée il y a huit ans. Compatibilité de 98% avec un candidat sudiste. Un record. » Il effleura le bord du cadre. « On m’a dit qu’elle avait été réaffectée à une colonie de recherche sur Tharsis. Une opportunité. J’ai cru ça. J’ai même utilisé son « départ » comme motivation pour gravir les échelons ici. Pour être proche du système qui l’avait récompensée. »

Il leva les yeux vers Kael. Son regard était un abîme de culpabilité et de honte. « J’ai découvert la vérité il y a trois ans, quand on m’a confié la surveillance du champ. Je l’ai trouvée. Caisson 881. Grade Alpha, comme ta Elara. Son taux de dégradation est de 0,05%. Elle peut tenir un siècle. »

Le mot « tenir » résonna dans la pièce exiguë.

« Les copies… » souffla Kael.

Torin hocha la tête, un mouvement saccadé. « Le protocole Oméga. Quand une paire est trop compatible, quand le potentiel de production est exceptionnel… ils ne se contentent pas de les mettre sous sédation. Ils dupliquent le pattern neural. Une copie de sauvegarde, implantée dans un clone de croissance accélérée. Une assurance. Au cas où le donneur primaire… flanche. » Il serra les poings. « J’ai vu le clone de Lyra en incubation, il y a six mois. Il a son visage. Un visage vide. C’est pire que la mort. C’est une profanation. »

Kael comprenait enfin. La hantise de Torin. Il ne voyait pas seulement sa sœur réduite à une batterie. Il voyait son reflet vide, multiplié à l’infini, une éternité de servitude promise.

« Pourquoi nous avoir aidés ? » demanda Kael, la méfiance toujours vive.

« Parce que vous êtes la première paire en dix ans à avoir vu le champ et à ne pas avoir flanché. À ne pas avoir été immédiatement convaincus par Maren ou réduits en bouillie par l’horreur. Vous avez fui. Vous avez cherché. » Torin se pencha en avant, intense. « Parce que je pense que Seren Vael est assez folle et assez brillante pour trouver le point faible. Et que toi, Kael Duren, tu es assez têtu pour le faire sauter. Moi, je ne peux pas. Je suis trop… intégré. Je vois mon visage dans chaque nouveau lit. Je deviens complice à chaque fois que j’obéis. Alors je vous donne les outils. Et je regarde. »

« Quels outils ? » dit Kael, pragmatique. « On a quatre heures. Moins, maintenant. »

Torin se redressa, ouvrit un autre tiroir. Il en sortit une petite clé USB en cristal synthétique, et une feuille de papier pliée – un anachronisme frappant dans Sierra.

« Sur la clé, les codes d’accès temporaires du système de gestion des donneurs. Ils changent toutes les douze heures. Ceux-ci sont valables pour les trois prochaines. Ils te donneront accès aux logs de transfert. Tu pourras voir où ils emmènent les nouveaux. » Il tendit le papier. « Et ça, c’est une carte. Pas numérique. Dessinée à la main. Elle montre le chemin vers la salle d’induction. C’est là que ça se passe. Là où ils font la transition. »

Kael prit les objets, leur poids dérisoire contrastant avec leur valeur explosive. « Pourquoi pas à Seren ? Elle est bien plus apte à utiliser ça. »

« Parce qu’ils la surveillent de près. Son profil neural est déjà flagué. Elle déclencherait toutes les alarmes si elle s’approchait d’un terminal central. Toi, tu n’es qu’un Nordique, un corps fort. Tu passes pour un agent de transfert si tu gardes la tête baissée. » Torin marqua une pause. « Et parce qu’il faut que tu voies. De tes propres yeux. Il faut que tu comprennes ce que tu détruis, pas seulement pourquoi. Va à la salle d’induction. Regarde. Puis décide. »

Le compte à rebours résonnait dans le crâne de Kael. « Et toi ? »

« Dans quatre heures, je signalerai que je t’ai localisé et perdu dans les conduits ouest. Ça te donnera un peu de répit. Pas beaucoup. » Torin se détourna, regardant par le petit hublot de sa chambre qui donnait sur un puits de lumière artificielle. « Maintenant, va. Le chariot repart dans deux minutes. Il te mènera à un niveau d’accès technique. Ensuite, tu es seul. »

Kael fourra la clé et la carte dans sa poche, sous sa tunique. Il se dirigea vers le chariot, puis se retourna.

« Ta sœur… Lyra. Si on détruit le système… »

Torin ne se retourna pas. Ses épaules étaient voûtées. « Elle mourra. Enfin. Ce sera une grâce. » Sa voix se brisa à peine. « Maintenant, fous le camp. Et dis à Seren… dis-lui de faire mal. »

Kael se glissa sous le drap, le cœur lourd d’une vérité qu’il n’avait pas demandée. Le chariot se mit en mouvement, l’emportant vers le ventre de la bête, vers la salle où des vies étaient transformées en paix. Il serra la clé de cristal dans sa paume, si fort qu’elle menaça de lui couper la peau.

Trois heures. Il devait voir. Il devait décider.