Le silence entre eux n’était plus un vide. C’était une substance, dense et amère, qui s’était glissée dans l’espace séparant leurs deux sièges. Kael regardait Seren, et il ne voyait plus la fugitive aux gestes précis, la complice de fortune. Il voyait une inconnue en train de faire un calcul dont il ignorait les variables. Le champ, la paix, le Lumen. Maren Solé avait planté une graine de doute, et elle germait déjà, une pousse noire dans le regard gris de Seren.
Maren, elle, observait cette fission avec la satisfaction discrète d’un expérimentateur. Elle ne souriait toujours pas. Elle se contenta de marcher jusqu’à son bureau et d’effleurer sa surface lisse. Un panneau holographique s’alluma dans l’air, projetant des flux de données, des graphiques de production, des courbes démographiques. Des chiffres. Toujours des chiffres.
« La production du Lumen-7 suit un cycle de quarante-huit heures, » dit-elle, comme si elle entamait une conférence. Sa voix avait perdu toute trace de justification personnelle. Elle était devenue pédagogique. « Chaque donneur fournit une unité standard par cycle. Le taux de dégradation neuronale est de 0,3% par an. À ce rythme, un donneur reste viable en moyenne trente-deux ans. »
Seren ne regardait pas les hologrammes. Elle fixait Maren. « Et après ? Quand ils sont… épuisés ? »
« Le processus est achevé. Le système nerveux, vidé de son potentiel bio-électrique catalytique, entre en dégénérescence complète. La mort est cérébrale, puis systémique. Elle est paisible. »
« Vous les jetez à la poubelle ? » La voix de Kael était rauque.
Maren tourna légèrement la tête vers lui. « Leurs corps sont incinérés. Les cendres sont utilisées comme fertilisant neutre pour les serres agricoles de Sierra. Rien ne se perd. Tout sert la boucle. » Elle revint à Seren. « Votre sœur, Elara, est une donneuse de Grade Alpha. Son taux de dégradation est inférieur à 0,1%. Son potentiel de production est estimé à soixante ans. Elle est l’une de nos ressources les plus précieuses. »
Le mot « ressource » frappa Seren comme un coup. Elle blêmit, mais ne flancha pas. « Elle est consciente ? Dans son… rêve lucide ? »
« Le pattern neural est maintenu dans un état de basse activité. Il n’y a pas de souffrance. Pas de perception du temps. C’est un stase contemplative. »
« Vous parlez d’elle comme d’une batterie ! » s’enflamma Kael, se levant à son tour. La colère était un refuge, plus simple que le vertige moral.
« Et vous, monsieur Duren, vous préféreriez quoi ? » demanda Maren, d’un ton soudain tranchant. « Que je vous parle d’anges ? De martyrs ? Je vous parle de mécanique. De biologie. La paix que vous avez connue toute votre vie au Nord, cette stabilité qui vous a permis de grandir sans craindre les raids, les viols collectifs, les purifications génétiques… elle a un coût. Le voici. » Elle désigna d’un geste large le viewport et le champ en contrebas. « Préférez-vous le coût de la guerre ? Cinquante millions de morts en neuf ans. Des villes rasées. Une haine si viscérale qu’elle se transmettait dans le lait maternel. Lequel choisissez-vous ? »
La question resta en suspens, toxique. Kael n’avait pas de réponse. Il avait des images. Celles des archives de son enfance au Nord, les monuments aux héros, les récits de la sauvagerie sudiste. Il avait la peur viscérale de l’Autre, celle qu’on lui avait injectée avec ses vaccins. Était-ce ça, le Lumen ? Une peur atténuée ?
La porte du bureau s’ouvrit sans bruit. Un homme en blouse grise entra, le regard fuyant. Joran. Il s’approcha de Maren et murmura quelques mots à son oreille. Elle hocha la tête, une fois.
« Il est temps de conclure cette visite, » annonça-t-elle. « Vous avez vu. Vous savez. Maintenant, vous devez choisir. »
« Choisir quoi ? » demanda Seren, méfiante.
« Votre rôle dans la préservation de l’équilibre. Vous ne sortirez pas d’ici pour aller raconter des histoires au monde. Le monde ne veut pas entendre la vérité. Il veut la paix. Vous avez deux options. »
Elle leva deux doigts, un geste d’une simplicité cruelle.
« Option un : vous rejoignez le projet. Vos compétences, mademoiselle Vael, sont exceptionnelles. Votre compréhension des patterns neuraux pourrait faire avancer nos recherches de décennies. Nous pourrions peut-être même… améliorer les conditions de votre sœur. Lui permettre une forme de communication de bas niveau. Vous pourriez travailler à ses côtés. » Elle vit le frémissement de Seren, le désir monstrueux qui pointait sous l’horreur. Se rapprocher d’Elara. Même comme ça. « Pour vous, monsieur Duren, nous avons des postes de supervision. Votre profil psychologique montre une loyauté forte, une capacité à gérer des réalités difficiles. Vous pourriez superviser un secteur du champ. »
Kael sentit un vomi lui brûler la gorge. Superviser. Gérer l’horreur. La rendre efficace.
« Et l’option deux ? » demanda-t-il, bien qu’il en connaisse déjà la teneur.
Maren baissa son second doigt. « Vous devenez vous-mêmes une ressource. Votre compatibilité, bien que jugée insuffisante pour le Dôme, présente un profil bio-électrique intéressant. Vous seriez connectés. Votre production de Lumen, bien que modeste, servirait. Vous rejoindriez le champ. Pour des décennies. »
Le choix n’en était pas un. C’était une mise en scène. Une façon de leur faire accepter l’inacceptable en le présentant comme une faveur. La collaboration ou la mort lente. Kael regarda à nouveau Seren. Elle était perdue dans ses pensées, les yeux rivés sur le viewport, sur la forêt de lits où dormait sa sœur. Il vit ses doigts se crisper sur les bras de son siège. Il vit la scientifique évaluer l’offre. L’accès aux données. La proximité avec Elara. C’était ça, le vrai poison de Maren. Elle ne vendait pas la survie. Elle vendait la connaissance. Et pour quelqu’un comme Seren, c’était peut-être plus précieux.
« Je… » commença Seren, sa voix un filet.
« Nous avons besoin de temps, » coupa Kael, plus fort qu’il ne l’aurait voulu.
Maren les observa un long moment, son regard passant de l’un à l’autre, mesurant la faille entre eux. « Bien sûr, » dit-elle finalement, avec une nuance de condescendance. « La décision est lourde. Joran va vous conduire à un quartier de repos. Vous y serez en sécurité. Vous avez douze heures. »
Ce n’était pas une chambre. C’était une cellule habillée. Un espace neutre, avec deux couchettes, un lavabo, un distri-nourriture. Pas de fenêtres. Une seule porte, blindée, sans poignée visible de l’intérieur. L’air y était recyclé, trop propre, sans odeur.
La porte se verrouilla derrière eux avec un *clack* métallique définitif. Le silence retomba, mais celui-ci était différent. Privé. Chargé de tout ce qu’ils n’avaient pas dit.
Seren se laissa tomber sur une couchette, le dos voûté. Elle avait l’air soudainement plus petite, plus jeune. Fragile. Kael resta debout, adossé au mur froid, les bras croisés.
« Elle a menti sur un point, » dit Seren sans le regarder. Sa voix était éteinte.
« Lequel ? »
« Elara. Elle n’a jamais accepté quoi que ce soit volontairement. Elara était une idéaliste. Une pacifiste radicale. Elle croyait à la réconciliation, pas à la manipulation chimique. » Elle leva enfin les yeux vers lui. Ils étaient rougis, mais secs. « Maren a dit qu’elle avait “compris la nécessité”. Ce n’est pas dans son caractère. Elle se serait battue. Elle aurait crié. »
Kael sentit un faible espoir se lever. « Alors tout ce qu’elle dit est faux. »
« Non. » Seren secoua la tête, lente, accablée. « Les chiffres. Les graphiques. La mécanique du champ. Tout ça est vrai. C’est la logique du système qui est vraie. C’est ça le plus terrifiant, Kael. Elle n’a pas besoin de mentir sur les faits. Elle n’a qu’à les présenter avec sa morale à elle. Et cette morale… elle a une forme de cohérence. Une horreur logique. »
« Tu ne vas pas accepter, quand même ? » La question jaillit, chargée de la peur qu’il avait vue dans ses yeux à elle.
Seren ne répondit pas tout de suite. Elle se leva, marcha jusqu’au mur nu, y posa son front. « Elle m’a offert de travailler sur les patterns neuraux. D’améliorer l’état d’Elara. Comprends-tu ce que ça signifie ? Je pourrais peut-être… établir un contact. Lui rendre un fragment de conscience. Lui dire au revoir. » Sa voix se brisa sur les derniers mots.
« Et après ? Tu continueras à vider d’autres Elara ? À fabriquer leur paix empoisonnée ? »
« Et toi, tu préfères que nous devenions deux légumes de plus dans un bocal ? » se retourna-t-elle, soudain furieuse. « Tu as vu les gardes. Tu as vu la porte. On ne s’en sort pas. La fuite est finie. Il ne reste que des choix de défaite. Alors oui, je considère le sien. Au moins, je pourrais faire quelque chose. Comprendre. Au moins, je serais près d’elle. »
C’était la fracture. Elle était là, béante. D’un côté, l’instinct de survie et de connaissance de Seren, tordu par le chantage affectif. De l’autre, le refus viscéral de Kael, son impossibilité à pactiser, même pour survivre. Ils n’étaient plus un « nous ». Ils étaient deux prisonniers avec des plans de sortie incompatibles.
« Il y a une troisième option, » dit Kael, plus calmement.
« Laquelle ? »
« Torin Ash. »
Seren émit un rire bref, sans humour. « Ton garde-chiourme compatissant ? Il t’a laissé une porte ouverte une fois. Ici, il n’y a pas de porte. Il est probablement déjà en cellule, ou pire. »
« Il savait pour le champ, » insista Kael. « Il a reconnu la marque. Il a refusé d’activer le protocole Oméga. Il n’est pas comme eux. Pas complètement. »
« Et tu proposes quoi ? Qu’il apparaisse par magie et nous sorte d’ici ? »
« Je propose qu’on l’appelle. »
Kael s’approcha du distri-nourriture, un bloc métallique encastré dans le mur. Il l’examina. Pas de boutons apparents. Il passa ses doigts sur la surface lisse, à la recherche d’une imperfection, d’une jointure. Rien. C’était idiot. Même si Torin avait un moyen de les contacter, il ne le ferait pas. C’était trop risqué.
Le découragement le submergea. Il ferma les yeux. Douze heures. Ensuite, il devrait dire oui à Maren Solé, ou se laisser brancher à une machine. Son estomac se noua. Il pensa au Nord. À la paix qu’il avait connue. Était-elle si douce que ça ? Elle était faite de méfiance, de propagande, de silence sur les absents. Une paix de cimetière. Était-ce préférable à la guerre ? Il ne savait plus.
Un grésillement.
Ténu, à peine audible. Il venait du plafond, près de la bouche d’aération.
Kael et Seren se figèrent, le regard levé.
Le grésillement se transforma en un murmure électronique, distordu, mais reconnaissable.
« …ne bougez pas. Ne réagissez pas. »
La voix de Torin Ash.
« Ils vous écoutent. Caméra dans le coin supérieur droit, derrière le diffuseur de lumière. Micros piézo dans les murs. Restez naturels. »
Kael ne tourna pas la tête. Du coin de l’œil, il vit Seren se raidir, puis feindre de se masser les tempes, baissant le visage.
« J’ai… très mal à la tête, » dit-elle, d’une voix suffisamment forte pour couvrir d’éventuels autres bruits.
La voix de Torin reprit, compressée, urgente. « Vous avez une chance. Une seule. Maren veut vous diviser. Elle espère que mademoiselle Vael acceptera de travailler. Elle a besoin de son cerveau. Vous, Duren, vous êtes plus… jetable. Votre fenêtre de survie, à tous les deux, c’est l’entretien du champ. Dans quatre heures, le cycle de maintenance du secteur Alpha-7 commence. Joran y sera. Il a un défaut : il suit les procédures à la lettre, mais il ne pense pas. Il ne vérifie jamais l’identité des techniciens de deuxième niveau. »
Kael sentit son cœur battre plus vite. Il se pencha vers le distri-nourriture, comme pour l’examiner, tournant le dos à la caméra.
« Des combinaisons sont stockées dans le sas de décontamination, secteur Alpha-7, casier 12. Code : 7-3-0-1. C’est la date du début de la Guerre des Genres. Une ironie de leur part. Enfilez-les. Suivez Joran. Il ira dans le sous-secteur de calibration des modulateurs de flux neural. Il y a un conduit d’évacuation des déchets organiques. Il débouche à l’extérieur, dans la zone de traitement des eaux usées. C’est surveillé, mais moins. Ensuite… »
La voix hésita, grésilla.
« Ensuite, vous serez seuls. Je ne pourrai plus rien faire. Ils me surveillent de près depuis votre capture. Ceci est mon dernier geste. »
« Pourquoi ? » murmura Kael, les lèvres à peine entrouvertes.
Le silence dura quelques secondes, chargé de parasites.
« Parce que j’ai dit oui, moi, il y a dix ans, » répondit la voix, soudain épuisée, vieillie. « Et je vois mon visage dans chaque nouveau lit qu’on ajoute au champ. Allez. Et ne vous faites pas repérer. Quatre heures. »
Le grésillement cessa.
Le silence revint, mais à présent, il crépitait de possibilités dangereuses. Kael regarda Seren. Elle le fixait, les yeux écarquillés. La fracture était toujours là, mais un pont fragile venait de se jeter par-dessus. Un pont fait de fuite et de trahison.
Quatre heures. Le temps de décider s’ils traversaient ensemble, ou s’ils se séparaient pour de bon.